Traumatisés de la guerre d’Algérie, un congrès pour faire la lumière
mercredi 8 mars 2006

Traumatisés de la guerre d’Algérie Un congrès pour faire la lumière Dossier Guerre d’Algérie

jeudi 2 octobre 2003, par Olivia Marsaud

Les traumatismes liés à la guerre d’Algérie sont très peu connus. Pourtant, quarante ans plus tard, ils existent toujours et hantent des centaines de milliers de personnes, des deux côtés de la Méditerranée. Pour sensibiliser les psychiatres des deux rives, Paris accueille, les 3 et 4 octobre, un congrès qui leur est consacré dans le cadre de Djazaïr, une Année de l’Algérie en France.

« C’était comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu’on puisse l’arrêter », écrit l’Algérienne Maïssa Bey dans l’un de ses derniers livres, Entendez-vous dans les montagnes…. Voilà ce qui se passe lorsque la mémoire remonte à la surface… Aux prises avec ses souvenirs familiaux, l’auteur fait ressurgir, entre les lignes, le spectre de la guerre d’Algérie (1954-1962).

Maïssa Bey n’est pas la seule à se débattre avec ces démons. Des centaines de personnes, de chaque côté de la Méditerranée, souffrent d’états post-traumatiques liés à la guerre d’Algérie. « Pourtant, il y a un silence total, absolu autour de ce problème. Alors qu’en tant que psychiatres, nous sommes inondés par les études de traumas liés à la guerre du Vietnam ou à celle, plus proche, du Kosovo, il n’y a que deux-trois travaux isolés qui relatent les traumatismes dus à la guerre d’Algérie », explique Mohammed Taleb de l’Hôpital René Dubos à Pontoise (France).

40 ans après la « sale guerre »

Les raisons de ce silence ? « En Algérie, la guerre est traitée de façon restreinte, partisane. C’est une guerre glorieuse qui a mené à l’indépendance. Il est mal vu d’évoquer les souffrances auxquelles ont dû faire face les Algériens. L’autre raison principale, c’est la sous-médicalisation. Il y a eu peu de psychiatres après-guerre et aujourd’hui, ils sont tous très jeunes. Leur doyen a été diplômé à la fin des années 70 ! Ils n’ont donc pas exercé pendant la guerre et se concentrent aujourd’hui sur les traumas plus récents et la violence des années 90. Enfin, il y a des raisons économiques : reconnaître l’existence de troubles psychologiques, c’est reconnaître la nécessité d’une réparation financière », explique le psychiatre.

Côté français, au-delà du même argument économique, c’est la culpabilité qui domine. Les anciens appelés ont du mal à parler de cette « sale guerre » où exécutions sommaires, rafles, tortures ou viols faisaient partie de l’arsenal de combat. Sur plus de 2 millions d’appelés, 350 000 anciens d’Algérie souffriraient de troubles psychiques liés à la guerre. Une estimation réalisée en 2000 et qui repose sur un parallèle avec des études américaines sur la guerre du Vietnam. Citée par Le Monde à l’époque, elle révèle qu’« un vétéran sur quatre revit, quarante ans après, les exactions vues, subies ou commises ». « C’est sans compter les civils, les rapatriés, les émigrés, des centaines de milliers de personnes », précise Mohammed Taleb. C’est sans compter aussi sur la transmission générationnelle, dont Maïssa Bey est un exemple, exorcisant par l’écriture la torture et l’assassinat de son père. Mais tous n’arrivent pas à dévoiler leur histoire ou à mettre des mots sur leurs maux.

Cauchemars récurrents

Afin de sensibiliser les psychiatres algériens et français et démontrer que les traumas existant pendant la guerre sont encore là, Mohammed Taleb, président de la Société franco-algérienne de psychiatrie est à l’origine du premier congrès de psychiatrie qui leur est consacré. Les 3 et 4 octobre, dans le cadre de Djazaïr, une Année de l’Algérie en France, l’Auditorium de l’Hôpital européen Georges-Pompidou à Paris accueille plus de 300 psychiatres, dont une cinquantaine exercent en Algérie.

« Nous n’évoquerons pas la mémoire historique mais la mémoire traumatique : une mémoire qui souffre, une souffrance se traduisant par de l’anxiété, des dépressions… Nous nous demanderons ce que sont devenus ces troubles 40 ans après et pourquoi personne (les patients comme les psychiatres) n’en parle. » Au-delà de l’approche clinique, le congrès abordera la mémoire sociale et collective, en compagnie d’historiens, de sociologues, d’écrivains et de chercheurs.

« La mémoire traumatique est extrêmement complexe. Les vétérans vont bien en apparence mais 20 ou 30 ans plus tard, à la faveur d’un événement marquant, d’un décès ou du visionnage d’un film, les phénomènes ressurgissent. Ils sont capables d’évoquer leur passé avec une précision déroutante, leur mémoire visuelle, olfactive et sonore est intacte… J’ai souvent affaire à ce genre de traumas même si les gens n’en parlent pas spontanément, gênés par la culpabilité, la pudeur, la honte. J’ai entendu des récits terribles. Ces personnes ont vécu leurs souffrances dans le silence le plus intime, c’est encore plus affreux. Elles font des cauchemars récurrents, sursautent au moindre bruit, c’est obsédant », résume Mohammed Taleb.

Vétérans traumatisés

« Tous les vétérans que j’ai rencontrés, et qui avaient à l’époque été reconnus aptes à supporter la guerre lors d’une visite d’incorporation, en sont restés marqués, traumatisés. Depuis leur retour, ils ont toujours souffert, mais ils ne savent pas qu’ils souffraient de là-bas. Le jour, ils arrivent à oublier, mais la nuit, dans les rêves traumatiques, tout revient. Comparée au moment du traumatisme, la situation du rêve a ceci de différent que le traumatisé, lors de cet événement, n’est pas seul. Mais lors des cauchemars et des rêves traumatiques, après la reproduction de l’image, de l’action, il est seul et se sent seul responsable », renchérit Marie-Odile Godard, maître de conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne.

L’objectif du congrès est de lancer enfin des études épidémiologiques et de prévalence pour cerner l’ampleur du phénomène. « Nous sommes persuadés que ce sont des troubles beaucoup plus fréquents qu’on ne le pense mais cela reste à démontrer », précise Mohammed Taleb. Pour que les anciens combattants des deux rives surmontent leurs traumatismes, le site Internet de la Fédération nationale des anciens combattants Algérie-Maroc-Tunisie résume bien l’équation : « les chemins de l’avenir doivent emprunter ceux de la mémoire ».