Le Réveil des Combattants N° 759 – février 2010
mardi 2 mars 2010

Sommaire :  

  •  Allocation différentielle de solidarité 2010 pou les conjoint(e)s survivant(e)s et ressortissants de l’ONAC.
  •  Victimes des essais nucléaires : Parution de la loi sur l’indemnisation
  •  Dernière minute : ONAC : Manifestation des personnels devant le conseil d’administration à Paris
  •  65e anniversaire de la Libération des camps : Témoignage de Marie-José Chombart de Lauwe
  •  Paris est tout petit
  •  Scènes de la guerre d’Algérie en France, automne 1961/
  •  LE CAHIER MÉMOIRE : EDITO Par Paul Markidès : Qui était Henri Barbusse ?
  •  LE CAHIER MÉMOIRE : Qui était Henri Barbusse ?
  •  LE CAHIER MÉMOIRE : Le fascisme International
  •  LE CAHIER MÉMOIRE : Quelques-uns contre tous
  •  Blanche Maupas, La veuve de tous les fusillés*  
    ************************************************

      N° 759 - février 2010 a  

    Allocation différentielle de solidarité 2010 pou les conjoint(e)s survivant(e)s et ressortissants de l’ONAC.
     

    L’ONAC vient d’adresser aux préfets et aux directeurs et directrices de ses services départementaux, une instruction relative à l’attribution de l’ADSCS pour 2010.

    Cette circulaire officialise le plafond de 800 euros (au lieu de 750) en matière de ressources mensuelles des demandeurs. Elle rappelle les quatre conditions d’éligibilité qui se conjuguent : - justifier de la qualité de conjoint(e) survivant(e) de ressortissant de l’ONAC,

  •  être âgé(e) de 60 ans minimum au moment de la demande,
  •  ne pas avoir plus de 800 euros de ressources mensuelles,
  •  avoir une résidence stable, effective et régulière en France, soit au moins 9 mois sur 12.

    Conditions de résidence

    Les étrangers non ressortissants de l’Union européenne ou de l’Espace économique européen doivent être titulaires, depuis au moins 5 ans, d’un titre de séjour les autorisant à travailler.

    Les ressortissants de l’Union européenne, de l’Espace économique européen ou de la Suisse doivent remplir les conditions d’obtention d’un droit de séjour et avoir résidé en France durant les 3 mois précédant leur demande de RSA.

    Détermination des conditions de ressources

    L’ADSCS s’ajoute à l’ensemble des ressources, à l’exception de l’aide au logement, soit, selon les cas, salaires, allocations chômage, RSA (revenu de solidarité active), indemnités journalières, pension PMI ou pension d’invalidité Sécurité sociale, rente accident du travail, Allocation adulte handicapé, prestations familiales perçues (allocations familiales, de parent isolé, de soutien familial, etc.), Allocation personnalisée d’autonomie (APA), pensions alimentaires perçues, retraite principale et de réversion, Allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA), retraites complémentaires, revenus immobiliers, de capitaux mobiliers, autres rentes, revenus, indemnisations et allocations, etc. Et le total de tout cela ne doit pas dépasser les 800 euros !

    On comprend qu’il y ait un nombre restreint de demandes, d’autant que le montant du loyer (de 300 à 600 euros bien souvent) n’est toujours pas déduit des ressources. Cette allocation tient plus de l’aumône que de la solidarité… D’autant que, si la ou le demandeur doit justifier de ses ressources (avis d’imposition ou de non-imposition 2008, déclaration pré-remplie 2008, ses trois derniers relevés de compte bancaire ou une attestation de son organisme bancaire indiquant le montant des ressources perçues, une notification de ses droits à l’APA ou une déclaration sur l’honneur de non perception de l’APA, une photocopie du livret de famille), le montant de l’ADSCS n’est pas des plus mirobolants.

    De 60 à 65 ans

    ADSCS/800 euros - RSA/405 euros = 395 euros/mois Si ressources plus importantes que RSA : 800 euros - x = la différence.

    65 ans et plus

    ADSCS/800 euros - ASPA/677 euros =123 euros/mois Si ressources plus importantes que ASPA : ADSCS/800 euros — x = la différence.

    Attribution, rejet, versements

    Les décisions d’attribution ou de rejet relèvent de la commission compétente du service départemental de l’ONAC. En cas de rejet de la demande, la décision peut faire l’objet d’appel devant ce service départemental. Si celui-ci confirme le rejet, un recours peut être interjeté auprès de la Commission nationale des conflits de l’ONAC (2 réunions par an). L’allocation est versée trimestriellement terme à échoir (versée au début de la période pour laquelle elle est due). Par contre, tous les versements inférieurs à 3o euros par mois seront payés annuellement terme à échoir.

    ATTENTION

    A compter du 1 er avril 2010, le montant de l’ASPA sera revalorisé à 708 euros/mois (au lieu de 677 actuellement). D’où une baisse différentielle de l’ADSCS = 800 - 708 = 92 euros/mois (au lieu de 123). Soit une hausse faramineuse… ramenée à 6 centimes d’euros par jour !

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 b  

    Victimes des essais nucléaires : Parution de la loi sur l’indemnisation
     

    La loi n° 2010-2 relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français a été promulguée le 5 janvier 2010 et est parue au Journal officiel du 6 janvier.

    Cette loi comprend 8 articles dont nous résumons ci-dessous la teneur.

    Article 1

    Affirmation du droit à réparation intégrale pour toute personne souffrant d’une maladie radio-induite résultant d’une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français. Si la personne est décédée, la demande peut être présentée par ses ayants droit.

    Article 2

    Il définit les dates et les lieux retenus : -13 février 1960 au 31 décembre 1967, au centre saharien des expérimentations militaires,

  •  7 novembre 1961 au 31 décembre 1967, au centre d’expérimentations militaires des oasis ou dans les zones périphériques à ces centres,
  •  2 juillet 1966 au 31 décembre 1998, atolls de Mururoa et Fangataufa,
  •  2 juillet 1966 au 31 décembre 1974, dans des zones de Polynésie française inscrites dans un secteur angulaire,
  •  2 juillet 1966 au 31 décembre 1998, dans certaines zones de l’atoll de Hao,
  •  19 juillet 1974 au 31 décembre 1974, dans certaines zones de l’Ile de Tahiti.

    Les zones et secteurs angulaires seront délimités par un décret en Conseil d’État

    Article 3

    Il traite de la justification, par le demandeur, de son séjour ou de sa résidence dans les zones définies, ainsi que de la maladie de référence dont il est atteint.

    Article 4

    Il décrit le processus de demande et le traitement du droit à réparation.

  •  Les demandes individuelles d’indemnisation sont soumises à un comité d’indemnisation. Les ayants droit des victimes décédées peuvent saisir ce comité d’indemnisation durant un délai de 5 ans à compter du 5 janvier 2010. - Le comité examine si les conditions de l’indemnisation sont bien réunies. Le comité fait procéder à toute investigation scientifique ou médicale utile. Le principe du contradictoire est respecté et le demandeur peut être assisté par une personne de son choix.
  •  Dans les 4 mois qui suivent l’enregistrement de la demande, le comité présente au ministre de la Défense une recommandation sur les suites à donner. Ce délai peut être porté à 6 mois en cas d’expertises médicales. Le ministre a alors 2 mois pour notifier au demandeur son offre d’indemnisation… ou le rejet motivé de sa demande.

    Les délais d’instruction des demandes seront portés à 8 mois à partir de 2011. - Un décret du Conseil d’État déterminera la composition du comité d’indemnisation, son organisation, les éléments du dossier de demande, les modalités d’instruction de celle-ci, notamment pour le respect du contradictoire et des droits de la défense.

    Article 5

    L’indemnisation est versée sous forme de capital… d’où seront retenues toutes les réparations déjà perçues, notamment le montant actualisé des pensions éventuellement accordées.

    Article 6

    L’acceptation de l’offre d’indemnisation… rend irrecevable toute autre action juridictionnelle visant la réparation du même préjudice.

    Article 7

    Le ministre de la Défense réunit au moins deux fois par an une commission consultative de suivi des conséquences nucléaires. Cette commission comprend 19 membres désignés selon les modalités d’un décret en Conseil d’État. Cette commission peut se réunir sur décision de la majorité de ses membres et peut adresser au ministre de la Défense et au Parlement des recommandations quant à l’application de la loi et des modifications éventuelles de la liste des maladies radio-induites.

    Article 8

    Il traite de l’introduction de ce droit à réparation par un article 33 ter dans l’article 81 du code général des impôts.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 c  

    Dernière minute : ONAC : Manifestation des personnels devant le conseil d’administration à Paris
     

    Le mercredi 3 février, un nombre important de personnels des écoles de réinsertion professionnelle de l’ONAC ont manifesté, devant le Cercle national des Armées où siégeait le conseil d’administration, leur colère et leur refus de voir les ERP et les maisons de retraite quitter l’ONAC au profit d’une fondation de droit privé.

    Dans le cadre de la RGPP (Révision générale des politiques publiques) et de la disparition de la DS PRS du secrétariat d’État aux Anciens Combattants (Direction des statuts, des pensions et de la réinsertion sociale) mise en œuvre par la volonté du Président de la République en décembre 2007, un projet de loi et une série de décrets prévoient de sortir de l’ONAC les ERP et les maisons de retraite pour en faire cadeau à une « Fondation pour la solidarité et la mémoire combattante » soumise à l’approbation du Parlement à l’automne prochain. Ce projet de loi a été présenté au conseil d’administration de l’ONAC, le 3 février dernier, qui lui a donné son aval (38 pour, 3 contre et 6 abstentions) sans porter une réelle attention aux protestations des personnels, à la grève dans les ERP, aux déclarations de tous les syndicats représentatifs de l’ONAC, ni aux mises en garde successives d’André Filière, administrateur de l’ONAC et vice-président honoraire de l’ARAC. Le projet de loi devrait venir devant le Parlement en octobre prochain. Sans attendre, l’ARAC lance donc un appel à l’ensemble du Mouvement AC et à l’opinion publique pour soutenir les personnels en lutte pour la pérennité de leurs missions au sein de l’ONAC.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 d  

    65e anniversaire de la Libération des camps : Témoignage de Marie-José Chombart de Lauwe
     

    Marie-José Chombart de Lauwe est entrée en résistance contre l’occupant nazi et ses complices à l’âge de 17 ans. Elle est arrêtée le 22 mai 1942. Elle a moins de 19 ans. Emprisonnée à Rennes, à Angers, à la prison de la Santé à Paris et enfin à Fresnes, elle sera déportée à Ravensbrück et Mauthausen. Nous présentons ici une partie de son témoignage sur sa libération paru dans son ouvrage Toute une vie de résistance.

    Madame Chombart de Lauwe est présidente de la Fondation pour la mémoire de la déportation, co-présidente de la FNDIRP et co-présidente de l’Amicale de Ravensbrück

    21 avril

    Un après-midi, une Aufseherin (gardienne) arrive en courant et crie : « Faites sortir toutes celles qui peuvent marcher. »

    En tremblant, nous obéissons pensant qu’il s’agit seulement d’un transport noir, d’une sélection. J’aide une petite malade à marcher jusqu’aux barbelés et là, nous voyons deux hommes, deux véritables êtres à expression humaine, portant un brassard blanc à croix rouge avec l’inscription « Comité international de la Croix-Rouge ». Ils parlent en français : « Mesdames, vous allez être rapatriées par la Suisse, vous partez demain matin ». Larmes de joie, puis, de nouveau, l’inquiétude s’abat sur nous. Ne s’agit-il pas d’une dernière ruse des Allemands ? Partirons-nous ? Tout l’après-midi, nous aidons à transporter les grandes malades dans des camions qui les montent au revier (infirmerie) du camp. Le soir, toutes les Françaises, Belges et Hollandaises sont groupées. Les grandes malades au revier. Je les veille la moitié de la nuit, dans le grand silence coupé par le râle d’une mourante. Il y a dans l’air une folle espérance à laquelle se mêle une grande inquiétude.

    22 avril

    Les bien-portantes doivent partir très tôt ; les malades et celles qui s’occupent d’elles à 8 heures. A 8 heures, tout le monde est prêt, mais il y a contrordre : il faut attendre midi. Partirons-nous ?

    Enfin, la porte du camp s’ouvre, des camions blancs, sous le sigle de la Croix-Rouge, viennent jusqu’à nous. Doucement, nous nous éloignons pour nous regrouper sur l’esplanade, devant le camp. Là, une infirmière suisse nous demande si nous sommes bien ; il y a si longtemps qu’on ne nous avait pas parlé ainsi, avec une telle expression ! Nous sommes touchées aux larmes. Enfin, nous partons…

    Le soir nous coucherons dans une grange, au milieu du foin qui sent bon ; nous nous réveillerons libres, sans savoir en être encore heureuses. Notre convoi est escorté de soldats et de S S. C’est toujours la guerre.

    Nous roulons trois jours à travers l’Autriche, très belle, merveilleuse pour nous, mais je ne réalise pas bien, sauf peut-être un après-midi : nous étions arrêtées près d’un petit torrent ; je suis allée toucher l’eau. Au-dessus de moi, des arbres fleurissaient, tout blancs ; plus haut, la terre sentait bon au soleil, plus haut encore, un peu de neige. Alors, un peu de vie s’est glissée en moi. Le soir du troisième jour, nous devions arriver à la frontière, mais une avalanche barre le passage. Nous empruntons un tunnel, ce qui allonge notre route. Enfin, quand nous touchons au but, la frontière est fermée… Les Allemands refusent de nous laisser entrer en Suisse, Himmler est revenu sur sa parole de nous libérer… Nous sommes dans l’angoisse. Plutôt que de retourner là d’où nous venons, nous préférons nous battre, nous révolter et mourir ici. Enfin, au matin, les barrières se lèvent. Et quand la dernière des treize voitures se trouve sur le sol suisse, en sanglotant, nous entonnons une Marseillaise inouïe, qui fait pleurer les Suisses eux-mêmes. Nous roulons en chantant jusqu’à Saint-Gall, où nous retrouvons nos camarades et Maman.

    Toute une vie de résistance. Éditions FNDIRP, 2007

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 e  

    Paris est tout petit
     

    Jacques Prévert. Ed. Le Cherche Midi. 5 euros

    Et Jacques Prévert si grand ! Qui raconte Paris à sa manière : poèmes, chansons, souvenirs, feuilletons, chacun de ses textes est né d’une rencontre avec un lieu, un être, une silhouette, une image, une odeur, une couleur en 128 pages et 6o textes en vers ou prose.

    Outre l’excellente introduction, Prévert sur Seine, de Jean-Paul Liégeois, ce livre a le grand mérite de nous situer les textes présentés. Par son exemple, on y retrouve Prévert avec le groupe théâtral Octobre durant les grèves de 1936 (Commémorons la Commune, Citroën, synonyme de Vive la grève).

    On y côtoie ses complices Henri Crolla, Yves Montand, Joseph Kosma, leur talent, leur pacifisme (La Fontaine des Innocents : combien d’innocents qui vivaient à Paris sont morts à Verdun ? La gare de l’Est sera toujours une antichambre de la guerre). Et Desnos aussi, mort en déportation le 8 juin 1945 Aujourd’hui, véritable « tombeau » pour le poète, écrit le 10 novembre 1955. Et encore La lettre à Boris (Vian), puis Mai 1968 et La fleur du joli mois de mai parisien de 1968, fleur poussée entre les pavés du boulevard Saint-Michel et des autres chaussées parisiennes dépavées dans la nuit du 7 au 8 mai 1968. Le 3o mai, Prévert écrit Renault au boulot, soutenant la manif populaire du 13 mai (« Dix ans, ça suffit ») et répliquant par la plume à la démonstration gaulliste du 30 mai, texte paru dans La Vie Ouvrière, hebdo de la CGT, le 12 juin 1968. Mais Prévert sait aussi remonter le temps pour dénoncer Pétain et ses sbires. Vel d’Hiv où furent parqués plus de 8 000 juifs raflés par la police française : « Au Vel d ’Hiv concentrationnaire, c’est les six jours de la douleur, les avant-coureurs de la mort… » Avec Nocivité de l’imbécilité, Prévert fait la guerre à la guerre et dénonce les bellicistes de 5870 et 1914, en même temps que la guerre américaine au Vietnam.

    « Jacques Prévert, conclut Jean-Paul Liégeois, n’a pas mis Paris en bouteille. Il l’a mis sur le papier, sur les planches, sur la pellicule et les écrans, sur les portées de quelques amis musiciens et à la portée de tous ( ) Il l’a raconté en rencontres, en révoltes, en poings levés, en baisers volés, en solitude insupportable, en liberté perdue puis retrouvée. »

    Il dénonce la misère, la violence, le racisme à travers la voix si émouvante de Juliette Gréco chantant A la belle étoile, celle qui voit Richard Leblanc perdant son sang tabassé par les flics, celle qui voit un Espagnol fouillant les ordures pour trouver un crouton (« encore un sale youpin qui vient manger notre pain », dit un monsieur très bien), celle qui voit un nouveau-né dans une boîte à chaussures, dormant de son dernier sommeil… « Au jour le jour, à la nuit la nuit, à la belle étoile c’est ainsi que je vis, où est-elle l’étoile, moi je ne l’ai jamais vue, elle doit être trop belle pour le premier venu ( ) c’est une drôle d’étoile, c’est une triste vie ». Avec les clefs de la ville, c’est au capitalisme que Prévert s’en prend :

    Les clefs de la ville sont tachées de sang…
    « Je vois dans la misère le pied nu d’un enfant,
    la poussière des ruines de la guerre,
    des maîtres de forges
    des maîtres de ballet
    dirigent un quadrille immobile et glacé Unies, de pauvres familles
    Debout devant le buffet (… )
    Regardent sans rien dire leurs frères libérés A nouveau menacés
    Par un vieux monde sénile exemplaire et taré
    Et je te vois Marianne
    Pendue encore une fois
    Dans le cabinet noir de l’histoire
    Et je vois Barbe bleu blanc rouge Impassible et souriant
    Remettant les clefs de la ville
    Aux grands serviteurs de l’ordre
    L’ordre des grandes puissances d’argent ».

    Paris est si petit… et Prévert si grand à travers le temps.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 f  

    Scènes de la guerre d’Algérie en France, automne 1961
     

    Jean-Luc Einaudi. Éd Le Cherche Midi. 19 euros

    Cet ouvrage est le 3e, après La bataille de Paris (1991) et Octobre 1961, un massacre à Paris (200d), que Jean-Luc Einaudi consacre à la période de l’été et de l’automne 1961 ; notamment aux manifestations algériennes du 17 octobre contre le couvre-feu, manifestations où la répression sanglante fut orchestrée par le préfet de police d’alors, Maurice Papon (criminel collaborateur de l’occupant nazi) et les éléments OAS de cette police.

    De nouveaux témoignages d’une vérité crue, l’accès aux archives inédites de l’ex-fédération de France du FLN éclairent particulièrement la véritable guerre sans merci que se livraient le FLN et la M NA de Massali Hadj dans le Nord et l’Est de la France.

    13 février 1962 : immense hommage aux neuf personnes assassinées par la police du préfet Papon, le 8 février au métro Charonne, lors d’une manifestation contre la guerre en Algérie et la montée du fascisme.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 g  

    LE CAHIER MÉMOIRE : EDITO Par Paul Markidès : Qui était Henri Barbusse ?
     

    Nous ne serions pas les dignes héritiers de notre fondateur Henri Barbusse si nous ne révélions pas à nos lectrices et à nos lecteurs qui il était et ce qu’il fit, puisque nous poursuivons son œuvre et son action. Et dans les circonstances politiques et sociales où se trouvent aujourd’hui notre Nation, voire d’autres Nations et la planète entière, nous sommes conscients que les combats d’Henri Barbusse peuvent nous aider à éclairer les événements que nous vivons, à comprendre les enjeux de la marche du monde à notre époque.

    Certes, il ne s’agit dans ce Cahier de la Mémoire que d’un aperçu sur quelques-uns des aspects de la vie, de l’œuvre et de l’action d’Henri Barbusse, mais ce sont ceux qui nous sont apparus les plus à même d’ouvrir la réflexion de tous et de chacun sur les évènements du moment présent. Il se peut que certains mots ou certaines expressions d’Henri Barbusse surprennent la lectrice ou le lecteur. L’homme utilisait le langage de son temps et la lecture complète de chaque texte permet de comprendre le sens. Quoi qu’il en soit, il n’est pas interdit de nous questionner à leur propos comme sur leur choix, au contraire, le dialogue ne peut que nous enrichir les uns et les autres.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 h  

    LE CAHIER MÉMOIRE : Qui était Henri Barbusse ?
     

    De nombreuses rues, avenues, squares, établissements scolaires, centres de santé, centres culturels, commerces mêmes portent le nom d’Henri Barbusse. Il a donc fallu qu cet homme marque par ses actes et son comportement la société de son époque pour qu’il en soit ainsi. Mais, si son nom est questé sur des plaques et des murs, son oeuvre et son action sont loin d’être aussi connues.

    De son vivant, il n’a pas manqué de détracteurs, après sa mort non plus. Cette méconnaissance de sa personne résulte donc non seulement de son action rigoureuse pour la reconnaissance du droit à réparation des combattants de la guerre 1914-1918 mais aussi, et surtout, du choix sans équivoque qu’il fit pour la justice sociale et le progrès de la société, pour la liberté, l’égalité et la fraternité des hommes et du comportement conséquent qu’il entraîna chez lui l’accord constant entre la parole et les actes. Ceux qui l’ont maintenu sous le boisseau, quels qu’ils soient, lui ont ainsi fait payer son courage politique.

    Henri Barbusse a 41 ans lorsque la guerre de 1914-1918 éclate. C’est un journaliste et un écrivain qui s’affirme, mais sa renommée n’est pas encore assurée. C’est un homme de gauche qui défend ses idées, admirateur de Jaurès dont l’assassinat le touche profondément et le révolte. Comme nombre de personnes de sa sensibilité politique de l’époque, il pense que l’obstacle majeur à la paix et à l’évolution politique et sociale en Europe réside dans l’existence du pouvoir militariste en Allemagne. En conséquence, il s’engage pour aller combattre « le militarisme et l’impérialisme, le sabre, la botte, et j’ajouterai : la couronne » . Sur le front, il reste un écrivain, tient un journal d’où il tirera un ouvrage Le Feu qui obtiendra le prix Goncourt en novembre 1916 et le rendra célèbre. Et c’est dès son retour à la vie civile qu’il s’engage dans son oeuvre littéraire comme dans l’action militante pour la paix, pour la justice sociale et le progrès de la société, pour une société nouvelle humaine et fraternelle. Qui était donc cet homme ?

    Henri Barbusse est d’abord un homme à l’écoute des autres. L’un de ces biographes, Philippe Beaudorre , lui rend ainsi hommage dans son évocation de l’écriture et de l’impact de son livre Le Feu (3) : « … Il observe avec bienveillance, avec curiosité, avec compréhension ceux qui l’entourent, « les copains » écrit-il ; il les désignent par leurs noms et leurs manies, il les décrit avec une tendresse retenue, pudique, qui ne juge personne, qui met chacun au niveau de tous, sans hiérarchie, sans condescendance mais sans illusion ou naïveté, avec une lucidité, une clairvoyance qui n’excluent pas la tolérance, la solidarité, l’amour. » Henri Barbusse, c’est aussi l’homme conséquent qui n’en reste jamais aux paroles. S’adressant à ses camarades de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC), lors de son congrès de Lyon le 7 septembre 1919, il les engage dans cette démarche : « L’Association républicaine est trop réaliste et pratique pour se contenter uniquement de provoquer et de défendre les revendications spéciales, professionnelles des victimes de la guerre. Elle sait que les avantages de cette nature ne seraient qu’apparents, sans un ordre social réellement démocratique, et alors, fidèle à sa méthode claire et positive, elle veut cet ordre, et puisqu’elle le veut, elle y travaille. »

    En s’adressant à l’homme de lettre italien Gabriel d’Ammuzio (4), aussi soucieux que lui de justice sociale et de progrès, il s’exprime ainsi : « L’écrivain, le penseur, le guide doit voir plus loin que les prétendus avantages immédiats, mon cher Maître, et plus loin que les temps présents. Par-delà la complication des démarcations illusoires que l’orage emportera, il doit se saisir de la plus noble et de la plus vaste des causes, celle des pauvres et des souffrants, celle des millions de soldats et des milliards d’hommes qui, quelle que soit la teinte de leur uniforme, le son de leur langage et le coin de terre où ils souffrent, savent désormais qu’il y a entre eux tous une effrayante ressemblance. » Henri Barbusse est le « pionnier français de la lutte antifasciste » ainsi que le qualifia au rassemblement d’Aumont (5) l’historien Claude Willard lors de l’hommage qu’il lui rendit. Deux textes témoignent de la détermination et du combat antifasciste de Barbusse : tout d’abord l’article qu’il fit publier fin 1926, sur « Le fascisme international » dans le périodique japonais Kaizo que nous présentons dans cette édition du Cahier de la Mémoire, et d’autre part la lettre qu’il adresse à ses collaborateurs, le iz février 1935, alors qu’ils préparaient un rassemblement national antifasciste décidé pour le mois de mai. En voici un extrait : « Si les masses savaient exactement où les mènera le fascisme qui les absorbe méthodiquement, si une mise au point tout àfait nette leur montrait le mal fondé de la méfiance que leur inspire instinctivement le socialisme et les dangers de guerre et d’asservissement fatal que leur réserve le nationalisme réactionnaire qui les appelle à grands cris et a besoin d’eux, nous amorcerons quelque chose de plus décisif que ce que nous pouvons attendre d’une ample vague de manifestations et de démonstrations diverses. »

    Enfin, aujourd’hui où « la communication » a pris une place déterminante dans nos vies, il n’est pas inutile de prendre connaissance de l’avis que Barbusse à sa manière formulait à son propos : « Méfie-toi des grands mots. Il leur arrive de donner brillamment et bruyamment asile soit à de mauvais instincts, soit à des préjugés. Méfie-toi aussi de ce qui est écrit, ne crois aucune parole sur parole. Sois le juge de ce que tu lis et de ce que tu entends. Méfie-toi des politiciens, des historiens de détails, et des documentateurs hypnotisés par les marottes des cas particuliers, et des avocats, et des diplomates et, en général, de tous ceux qui cuisinent les faits isolés. »

    (1) Lettre au directeur du journal l’Humanité, organe à l’époque du Parti socialiste ouvrier français, le parti de Jaurès.

    (2)Philippe Beaudorre, Barbusse, le pourfendeur de la Grande Guerre. Grandes Biographies, Flammarion 1995.

    (3)Discours d’hommage au rassemblement d’Aumont, 15 juin 1996.

    (4)Henri Barbusse, Paroles d’un combattant. Éditions Flammarion, 1921.

    (5)A Aumont, dans l’Oise, se trouve la maison d’Henri Barbusse actuellement en travaux de réhabilitation dans le parc de laquelle se déroule en juin de chaque année un rassemblement d’hommage à l’écrivain.

    (6)Les cahiers Henri Barbusse, 1993. Éditions le Réveil des Combattants.

    (7)Lettre citée par Annette Vidal dans Henri Barbusse, soldat de la paix, pp. 299-300. EFR 1953

    (8) Henri Barbusse, Paroles d’un combattant, p.12. Éditions Flammarion, 1921.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 i  

    LE CAHIER MÉMOIRE : Le fascisme International
     

    En 1926 s’ouvrait à Paris le procès de deux communistes, Clerc et Bernardon , accusés d’avoir tué quatre membres des Jeunesses Patriotes et en avoir blessé cinquante. La bagarre avait été causée par ces Jeunesses Patriotes, venus armés de gourdins troubler une réunion électorale de la rue Danrémont à Paris. Appelé comme témoin, Henri Barbusse s’attacha à démontrer la culpabilité des Jeunesses Patriotes. Approfondissant ce procès, il vit dans ce fait divers un des événements d’une importance capitale : la preuve de la création et de l’évolution du fascisme.

    Dans un article du journal japonais Kaizo (1), il s’explique sur ce qu’est le fascisme. Aujourd’hui, rien n’est à changer de ce texte rapproché de la situation actuelle.

    Qu’est-ce exactement le fascisme ? La création et l’évolution du fascisme résultent de l’état de malaise et d’incertitude, des difficultés grandissantes de la vie, des menaces économiques et autres, qui surgissent de toutes parts, en un mot de la situation précaire où se débattent actuellement dans presque tous les pays toutes les couches moyennes de la population.

    Le vrai moteur du fascisme, ce sont les pouvoirs d’argent, qui ont su et qui ont pu, grâce aux moyens gigantesques de publicité, de propagande et d’action dont disposent ceux qui disposent des richesses, attacher à leur politique la petite et la moyenne bourgeoisie en canalisant dans le sens de la conservation et de la réaction sociale son mécontentement, ses appréhensions et ses souffrances.

    Nul ne peut contester que de nos jours, et dans les institutions actuelles, tout ce qui est fait d’essentiel est plus ou moins conduit par les grands détenteurs du capital. Si le capitalisme, c’est-à-dire la main-mise de l’oligarchie de l’argent sur les choses sociales, a toujours plus ou moins conduit les affaires humaines, cette emprise est arrivée aujourd’hui à toute sa plénitude. Ce ne sont pas seulement les capitalistes américains qui l’affirment (et ils ont autorité de le faire), ce sont tous les économistes et tous les observateurs, à quelque opinion ou à quelque caste qu’ils appartiennent.

    Or, partout le capitalisme a suscité le fascisme. Il l’a mis sur pied et lui a donné l’élan. Et n’est un secret pour personne que le fascisme italien et tous les autres fascismes nationaux sans exception se sont accrus grâce à l’appui financier de la grande bourgeoisie riche, de la grande industrie et des banques.

    Le fascisme sort du capitalisme. Il en est la résultante logique, le produit organique. C’est l’armée qu’il jette dans la lutte sociale pour maintenir coûte que coûte ce qu’il appelle ses droits et ce que nous appelons seulement ses profits. Le fascisme est en somme la réaction suprême et brutale, et poussée dans ses extrêmes conséquences, de l’ordre ancien contre un ordre nouveau. En conséquence de ses principes constitutifs, le fascisme a deux buts, l’un politique qui est l’accaparement de l’État, l’autre, économique, qui est l’exploitation du travail. L’exploitation du travail L’exploitation du travail est sa raison d’être. Le déchaînement fasciste tend à faire rentrer dans l’ordre, selon l’expression consacrée, la masse immense des producteurs, des travailleurs des villes et des champs, qui sont en réalité la substance même et la force vitale de la société. C’est qu’à notre époque, les yeux des masses ont commencé à s’ouvrir, elles ont commencé à s’étonner de cette anomalie prodigieuse que ceux qui font tout ne sont rien, et que la multitude produise et peine et soit jetée dans des guerres, pour les intérêts, contraires aux siens, d’une minorité de profiteurs. Ayant commencé à ouvrir les yeux et à s’étonner, les travailleurs ont commencé à s’organiser, à s’unir pour résister à un destin inique. Donc, le vrai fait social est celui-ci : il y avait un prolétariat exploité et inconscient depuis des siècles, et voici qu’il devient conscient. On peut même dire que la guerre des classes n’est pas quelque chose de nouveau qui est survenu de notre temps, mais plutôt quelque chose que l’on s’est mis à discerner et à comprendre. La guerre des classes a en réalité toujours existé du fait de l’oppression de la majorité par une minorité privilégiée.

    A cette guerre d’écrasement, le prolétariat organisé oppose un arrangement basé sur l’égalité politique de tous, sur la juste souveraineté du travail et sur la solidarité des divers peuples par-dessus les frontières qu’il estime artificielles et néfastes. La guerre des classes, comme l’a dit Lénine, doit aboutir par la prépondérance, par la victoire du prolétariat, à l’abolition des classes. Elle doit aboutir également à l’abolition des guerres entre les Nations puisque cette victoire referait entre les hommes une autre classification plus profonde, plus rationnelle, plus réelle que les divisions géographiques, et une alliance plus solide que les alliances diplomatiques.

    L’accaparement de l’État

    C’est pourquoi le deuxième but du fascisme est l’accaparement de l’État. Il s’agit de maintenir en l’aggravant le vieux régime dictatorial d’oppression, enchevêtré étroitement avec le nationalisme et l’impérialisme, il s’agit de faire triompher, comme par le passé, le principe de la concurrence à outrance et de la lutte, du chacun pour soi, aussi bien entre les individus qu’entre les nations, il s’agit d’imposer la continuation du règne de la loi de guerre et de destruction.

    A l’heure qu’il est, on ne peut pas dire que le fascisme ne soit pas partout le même. Il a partout le même objectif essentiel : l’étouffement de la libération des peuples. Même lorsque des groupements fascistes sont séparés, de pays à pays, par les convoitises nationales, ils sympathisent et ils se soutiennent de par le parallélisme de leurs tendances. Ce ne sont pas par exemple les revendications des fascistes hongrois à propos de la Transylvanie, annexée par la Roumanie, qui ont empêché les fascistes roumains de défendre seuls dans la presse roumaine les faux monnayeurs fascistes de Budapest. Et ce ne sont pas les déclarations agressives et menaçantes pour la France de M. Mussolini qui empêchent les fascistes français de prôner et de le prendre comme modèle. Et cela est dans l’ordre des choses. Les fascistes de Bucarest sont plus fascistes que Roumains. Et les fascistes français sont plus fascistes que Français.

    Selon les pays où il opère, le fascisme est plus ou moins fort et en conséquence plus ou moins cynique. Partout, en proportion de sa réussite matérielle, il bénéficie déjà soit de la complicité, soit de la complaisance des gouvernements constitués. Partout il fait montre, tout du moins à ses débuts, de la même hypocrisie. Il ne dit pas : je suis le fascisme, il dit : je suis le parti de l’ordre, ce qui est le plus commode de tous les mensonges démagogiques, ou bien il dit : je suis républicain national patriote, ou bien il arbore quelque autre étiquette. Il prend toutes sortes de noms différents. Il nous éberlue avec des mots. Il forme beaucoup de catégories, mais au fond de tout cela, c’est la même espèce d’hommes. Nous voyons le fascisme camouflé en associations patriotiques ou en associations sportives et, dans la seule Hongrie dont l’armée nationale a été réduite par le traité de Trianon à 35 000 hommes, il y a de la sorte toute une armée fasciste clandestine de 400 000 hommes qui, en attendant un autre emploi, beso¬gne dans la guerre civile. Elle reçoit des armes de l’Italie et même tout dernièrement, elle en a reçu des uniformes et en a commandé en Angleterre .

    Sans doute, en France, le fascisme n’a pas osé encore relever complètement la tête. Mais il suffit peut-être de peu de choses pour qu’il se décide à le faire s’il continue à jouir d’une impunité et d’une tolérance scandaleuses. Et cette éventualité de coups de force est d’autant plus menaçante, que le fascisme multiforme entretient perfidement la confusion dans l’opinion publique sur les vrais buts de son organisation anti¬prolétarienne et impérialiste, puisqu’il lui met même, ce qui est un comble, un masque tricolore de démocratie.

    On ne saurait trop déplorer, à l’époque où nous vivons, l’inertie et la béatitude de l’opinion publique qui ne voit les cataclysmes que lorsqu’ils sont déclenchés. Il a fallu l’assassinat de Matteotti -qui n’est pourtant qu’un épisode entre mille - pour que l’opinion pût voir la vraie face de Mussolini. Il a fallu cette inimaginable affaire des faux billets de banque pour que l’on discernât la physionomie authentique et les agissements réels du régent Horthy (2) et de son entourage.

    J’ai conjuré les hommes dont dépendait la sentence de voir la situation telle qu’elle est dans toute son ampleur et de se rendre compte que la classe ouvrière est aujourd’hui dans notre pays comme dans tous les autres, en état de légitime défense.

    Car c’est à cette constatation qu’il faut en venir si on veut voir les choses face à face et ne pas se payer de mots. Bien réellement devant de formidables mesures d’organisation brutale et policière de la bourgeoisie capitaliste, la masse des travailleurs est acculée à se défendre. Elle ne provoque et elle n’a pas provoqué. Elle ne commet pas les attentats qu’on lui impute ni les complots dont on l’accuse. Il peut plaire à des rhéteurs d’essayer d’établir que les doctrines prolétariennes avancées, socialisme ou communisme, constituent un complot contre l’ordre établi. C’est là un simple jeu de mots qui, si l’on y réfléchit, porte à faux. Bien entendu, les socialistes proprement dits, et ces socialistes intégraux que sont les communistes, envisagent une réfection du statut social tout entier et s’assignent pour but de discréditer et combattre le régime actuel. Mais on peut remarquer que cela est le propre de tous les partis politiques qui ne sont pas au pouvoir. Chaque parti a son programme qui ne peut être imposé que sur la disparition des programmes adverses.

    Et on peut remarquer aussi que beaucoup de sophismes et beaucoup de mensonges sont tissés autour de cette question de la violence par ceux-là même qui emploient la violence pour empêcher les grands développements naturels du peuple. Ses ennemis prennent les devants. Ils ne veulent pas de l’unité ouvrière. Ce sont eux qui, devant la grandeur imposante de l’organisation universelle des multitudes, se servent de tous les procédés de menace et de contrainte dont ils peuvent disposer. Au cours du procès Clerc et Bernardon, M. Taittinger a reconnu que la raison de la création des Jeunesses Patriotes, ce fut le déploiement considérable des forces populaires lors de la cérémonie de translation des restes de Jaurès au Panthéon.

    (1) Journal périodique japonais

    (2)Miklos Horthy, dirigeant de la Hongrie depuis 1919, installé au pouvoir par la Roumanie et la France.

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 j  

    LE CAHIER MÉMOIRE : Quelques-uns contre tous
     

    En 1924, dans la préface de son roman Les Enchaînements, Henri Barbusse livre son analyse sur la marche du monde à cette époque. N’y a-t-il pas là matière à réflexion sur ce que nous vivons aujourd’hui et sur la « terrible homogénéité de l’Histoire » ?

    « J’ai parlé des évidences qui sortent du panorama mouvant des choses. La première de ces évidences, que l’on voit se former dans le collectif aussi bien que dans l’individuel, et dans le temps comme dans l’espace, ce sont les similitudes essentielles qui relient entre elles les principales situations humaines. C’est la terrible homogénéité de l’Histoire. Entre les crises et les institutions qui marquent les phases de l’évolution des ensembles, les différences sont presque toujours superficielles ou purement apparentes, les ressemblances toujours profondes. Si l’on creuse la réalité des masses vivantes et pensantes, on trouve de la souffrance, du malheur -et toujours la même espèce de malheur : celui qui aggrave les fatalités naturelles de la vie, par l’écrasement social. A travers les disparates pittoresques qui sautent aux yeux, on se heurte à l’invariable mécanisme fondamental qui les fabrique : quelques-uns contre tous.

    … Nous sommes pris comme des rouages, par le déroulement des événements, dans la phase aiguë, définitive, du traînant antagonisme de l’autocratie et de la république. L’autocratie, c’est le régime social et politique artificiel qui a régné jusqu’ici sous des noms divers, au moyen de la violence et de l’imposture grossies successivement l’une par l’autre et du morcellement de la multitude. C’est le règne de l’intérêt particulier de quelques grands personnages - haussé aujourd’hui par l’appareil financier à son dernier perfectionnement de cynisme et de dévotion. L’autre recoupe dans le monde, avec la rigueur d’un phénomène physique, une nouvelle division charnelle, et dessine la convergence vers un centre unique d’une même sorte d’hommes : les pauvres, les exploités, les opprimés de la terre entière, à travers les mosaïques puériles des nations, la géométrie sauvage des cartes. (Je ne parle pas, bien entendu, de ce républicanisme de parade dont la cohue de conservation sociale s’affuble présentement dans nos pays comme d’un oripeau de théâtre). Et tant que le vaste habitant du monde n’aura pas tout, il n’aura rien.

    Ne vous détournez pas en disant : « Voilà de la politique ». La question est plus haute que vous ne le croyez. Affaire de politique, c’est-à-dire de réalisme, soit, mais surtout affaire de logique impérieuse, de moralité, qui doit secouer la génération présente et la faire sortir des mensonges millénaires en même temps que des perspectives d’abîme qui se précisent autour d’elle : et c’est pourquoi j’adresse par ce livre un appel désespéré à la conscience des hommes. »…

    Retour au sommaire

    ************************************************

      N° 759 - février 2010 k  

    Blanche Maupas, La veuve de tous les fusillés*
     

    Macha Séry et Alain Moreau. Ed l’Archipel. 17,95 euros.

    Souain, en champagne, 1915… Déjà plus d’un million de morts, des ordres d’assauts irréalisables. Le général Re¬veilhac (dit Pipe-en-bois) commandant la 60e division, donne l’ordre à son artillerie de tirer sur les tranchées françaises du 336e régiment. Le Colonel Bérubet refuse. L’armée est enlisée. Les noms de quatre caporaux sont alors tirés au sort : Théo Maupas, Louis Lefoulon, Louis Girard et Lucien Lechat. Ils seront fusillés « pour l’exemple » le 17 mars après un simulacre de jugement. Théo était instituteur et secrétaire de mairie à Chefresne et Blanche le remplacera lors de sa mobilisation. Elle n’accepte pas la déclaration officielle : « a été passé par les armes après dégradation militaire pour refus d’obéissance ». Elle refuse cette « mort ignominieuse » qui fait que tout le village, ou presque, tourne le dos à la « femme du traître », dont le corps est refusé au carré. Elle est elle-même menacée d’être destituée de son poste d’institutrice. Elle se bat, recueille les témoignages de compagnons de Théo, reconstitue les faits.

    Le combat de Blanche

    Aidée par la Ligue des droits de l’homme, les syndicats d’instituteurs, les francs-maçons du Grand-Orient de France, des associations d’anciens combattants (dont l’ARAC qui éleva alors des monuments à la mémoire des fusillés, tel celui de Riom en 1922 à la mémoire de ceux de Vingré, Fleury, Fontenay, Monteauville et Souan). Blanche, dont toutes les requêtes officielles ont été rejetées des années durant, finit par obtenir que soit constitué un tribunal spécial pour la révision des sentences des conseils de guerre. Il est constitué d’anciens combattants et va siéger du 27 mai 1933 au 12 janvier 1935.

    Sur 41 affaires, 26 aboutiront à la réhabilitation des victimes, dont celle des 4 caporaux de Souain, le 2 mars 1934, soit 19 ans après le crime, 14 ans après la fin de la guerre.

    Les sentiers de la gloire… et de la lutte contre l’oubli

    En 1935, l’américain Humphrey Cobb, engagé à 17 ans dans l’armée canadienne pour combattre en France, lit dans son journal que « les Français réhabilitent quatre fusillés pour désobéissance en 1915. Les veuves obtiennent chacune un franc de dommages et intérêts ». Il écrit alors un roman inspiré de cet épisode, Paths of Glory, que le grand réalisateur Stanley Kubrick adaptera au cinéma sous le titre Les sentiers de la gloire, interprété notamment par Kurk Douglas.

    Près de 60o soldats français ont été exécutés « pour l’exemple ». Moins de 40 seulement ont été réhabilités. En 1997, Lionel Jospin, alors Premier Ministre, demande que les victimes des conseils de guerre soient réintégrées dans la mémoire collective. Jacques Chirac, Président de la République, le rappelle à l’ordre. Son successeur, Nicolas Sarkozy, les évoque à son tour, dans son discours qui vise, en fait, à faire sur eux retomber le rideau du passé. Le 1er décembre 2007, la ville de Suippes, où siégea le Conseil de guerre en 1915, a inauguré un monument à la mémoire des caporaux de Souain. Le nom de Théo Maupas a été donné à des rues de Villeurbanne, Brehal et Sertilly. L’école de Percy (Manche) est devenue école Blanche et Théophile Maupas en 1938. Et toujours, inlassablement, l’ARAC, la Libre Pensée, la Ligue des droits de l’homme multiplient les initiatives publiques pour amener le gouvernement et le Président de la République, redevenu muet, à s’engager enfin sur le chemin de la réhabilitation des centaines de fusillés pour l’exemple français, seuls au monde à n’avoir pas encore été réhabilités, contrairement à leurs frères d’armes anglais, américains et allemands.

    * De ce livre émouvant a été tiré un téléfilm tout aussi émouvant interprété par Romane Bohringer, diffusé sur France 2 et disponible en DVD chez Koba Films Vidéo.

    Retour au sommaire