Commentaires de Henri Alleg sur le livre de notre Camarade Jacques Tourtaux : « Guerre d’Algérie, souvenirs d’un appelé anticolonialiste ».
vendredi 21 mars 2008

Nous avons été informés par notre Camarade Jacques Tourtaux, auteur du livre « Guerre d’Algérie, souvenirs d’un appelé anticolonialiste », de l’existence, dans son blog, de l’avant-propos de son futur livre, rédigé par Henri Alleg.

Nous reproduisons, ci-dessous, l’article de son blog


Mon camarade Henri Alleg vient de rédiger un texte en forme d'avant-propos pour mon livre témoignage sur la Guerre coloniale menée en Algérie.

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C‘est en février 1961 que Jacques Tourtaux, comme des dizaines de milliers de jeunes Français avant lui, avec les mêmes réticences à participer à cette guerre « imbécile et sans issue », arrive en Algérie. Mais, entre lui et la majorité de ces bidasses mobilisés à qui pourtant il ressemble, une différence qui a son importance : il est communiste et il sait parfaitement pourquoi il refuse cette guerre et où sont la vérité et le droit. Non pas, comme le prétend la propagande officielle, du côté des gros colons exploiteurs, des gouvernants et de l’armée coloniale qui les servent et continuent de prétendre que l’ « Algérie c’est la France » mais du côté des Algériens qui luttent pour l’indépendance de leur pays et des Français qui les soutiennent.

Pas un moment donc, Jacques Tourtaux ne cédera, malgré tous les tentatives de « bourrage de crâne », malgré les pressions et chantages de toutes sortes, malgré les mises à l’écart, les brimades ouvertes ou camouflées des gradés, souvent « anciens d’Indochine », avides de prendre leur revanche sur un adversaire – pour eux, le même qu’au Vietnam- qui les avait victorieusement affrontés « là-bas », . Bien plus, dans ces dures conditions où il est noté comme une « forte tête » et en dépit du danger, il s’efforcera avec les pauvres moyens à sa disposition (parfois à l’aide de « papillons » fabriqués artisanalement) de faire entendre la voix des partisans de la paix, de la liberté, de l’entente fraternelle avec le peuple algérien.

Il est sans doute difficile aujourd’hui de comprendre combien, à l’époque, il était difficile de tenir et plus encore d’agir dans une telle situation. D’abord tenté par la désertion, (après avoir par deux fois refusé de se rendre aux convocations du conseil de révision et été finalement conduit, menotté jusqu’au train qui l’emmenait vers la caserne, le jeune communiste, s’était finalement rendu aux arguments d’un oncle, vieux militant communiste qui, reprenait à son compte les propos de Maurice Thorez :: « Non, la voie n’est pas à l’insoumission, la voie reste celle que nous a inculquée Lénine …C’est le travail de masse mené à l’armée , surtout à l’armée, pour combattre la guerre. Le devoir, c’est de travailler, c’est de faire le travail difficile , le travail pénible, qui exige des sacrifices, qui coûte parfois des années de prison aux jeunes soldats… »

Mais il y a aussi d’autres souffrances durement ressenties, celles particulièrement odieuses qu’impose la guerre coloniale aux hommes et aux femmes révoltés contre l’exploitation, l’injustice et le mépris dont Jacques Tourtaux est le témoin et qu’il ne pourra jamais oublier. Les ratissages sanglants de douars, les gourbis incendiés, les exécutions sommaires de combattants et de civils, les tortures et les viols. Tout cela est encore présent dans sa mémoire et toujours aussi durement ressenti. Il le dit avec force et émotion :

« Depuis mon retour d’Algérie, j’ai toujours souffert, sans savoir que je souffrais de là-bas. Plus de 40 ans après, je me réveille régulièrement en sursaut. Difficile de remonter la pente : sautes d’humeur, phobies, rendent souvent la vie difficilement supportable à mon entourage ; Depuis de nombreuses années, mon sommeil est agité, troublé par des insomnies, cauchemars et anxiétés. Les troubles graves endurés encore aujourd’hui sont la conséquence directe des mauvais traitements subis et qui m’ont été infligés volontairement du fait de l’institution militaire lors de la guerre d’Algérie. Les vives et graves souffrances que j’ai subies à l’époque ont laissé des traces indélébiles et des blessures qui m’ont affecté toute ma vie et, encore aujourd’hui, je subis un très important sentiment de culpabilité du fait d’avoir vu des horreurs que je réprouvais…. ».

Avec beaucoup de modestie, Jacques Tourtaux présente son livre comme un témoignage. Mais, c’est beaucoup plus que cela. Dans sa volontaire simplicité et sa totale vérité, c’est aussi un vibrant hommage à ces soldats anticolonialistes qui, après avoir milité clandestinement dans leur unité contre la guerre et pour faire prendre conscience à ceux qui les entouraient de son contenu pervers et criminel, n’ont pas hésité, le moment venu, à se dresser, souvent au péril de leur vie, pour barrer la route aux généraux factieux prêts à donner l’assaut à la République. Avec juste raison, il pose cette question que les dirigeants en place ont le plus souvent volontairement oubliée : Que serait-il advenu si, en avril 1961, le contingent mobilisé en Algérie, avait suivi les officiers félons et leurs chefs ?

Une question qui mérite toujours réflexion, ne serait-ce que pour aider les générations d’aujourd’hui à tirer les leçons de l’histoire et à rester vigilantes car les forces mauvaises du passé n’ont pas renoncé.

Henri Alleg