Guy Môquet : Une vie volée.
mercredi 6 juin 2007

 

Nous reproduisons ici quelques-uns des articles parus dans un cahier spécial ajouté au numéro du 24 mai 2007 du Journal l’Humanité.

 

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Une vie volée

par Pierre Laurent

Dès qu’elle a été annoncée par le président de la République, la décision de faire lire la lettre de Guy Môquet a suscité émotion et questions. Émotion chez tous ceux qui, comme nous, portent au cœur l’histoire et les combats de ce jeune résistant communiste, et de ses 26 camarades fauchés avec lui par les balles nazies. Quoi de plus juste qu’un hommage soit enfin rendu par la nation tout entière au martyre de Guy Môquet. Mais questions aussi, chez ceux qui s’inquiètent d’une opération de récupération, et dès lors d’un hommage qui risquerait le détournement de sens. Questions encore chez ces professeurs qui refusent les dérives d’une instrumentalisation de l’histoire.

Sensible à tout cela, l’Humanité n’entend pas bouder la reconnaissance nationale à laquelle accède Guy Môquet, mais fera tout au contraire pour lui donner pleinement honneur et sens. Comment pourrait-il en être autrement dans ces colonnes, qui, de génération en génération, ont sans cesse porté le message des 27 de Châteaubriant à travers l’histoire, qui seules de la presse nationale française, ont rendu compte chaque automne sans discontinuer de la cérémonie qui les honore dans la carrière de la Sablière de Châteaubriant ? L’Humanité poursuivra ce travail militant, ce travail de mémoire, transmettra encore et toujours l’histoire de la Résistance à ses lecteurs, en s’ouvrant sans cesse aux avancées de la connaissance et des recherches en la matière. Nous avons conçu ces pages avec ce souci de rendre la lettre de Guy Môquet à son contexte, d’être utile à tous ceux qui, en la lisant, voudraient comprendre ou donner à comprendre ce qui conduisit un jeune communiste de dix-sept ans qui ne demandait qu’à vivre à mourir ainsi.

Guy Môquet n’a pas choisi de donner sa vie à la France. On la lui a volée. Nous n’oublions pas ces lignes d’Aragon, ici reproduites, dans le Témoin des martyrs : « Est-ce bien la France, direz-vous, où se passent des choses pareilles ? Oui, c’est la France, soyez-en sûrs. Car ces vingt-sept hommes représentent la France mieux que ceux qui les ont désignés aux bourreaux allemands. »

Source : Journal l’Humanité
Rubrique Politique
Spécial Guy Môquet
Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.

 

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Il s’appelait Guy Môquet, il avait 17 ans

Emprisonné pour avoir diffusé les idées communistes, fils du député communiste Prosper Môquet, il fit partie des otages choisis par le ministre de l’Intérieur de Pétain, Pierre Pucheu, et fusillés par les nazis à Châteaubriant.

La station Guy-Môquet est sur la ligne 13 du métro, celle qui va à Saint-Denis et au siège du journal. Sur l’un des quais il y a une sorte de petite cabane vitrée. Dedans, la photo de Guy Môquet, celle de ses parents et la lettre. Cette lettre-là. Combien de gens, se disait-on souvent, passeront sans la voir, sans la lire. Combien de jeunes gens, filles et garçons, ne sauront même pas qu’il avait leur âge quand il a été fusillé par les nazis, à Châteaubriant, près de Nantes, le 22 octobre 1941, dans la carrière de la Sablière.

Pourquoi faut-il maintenant que revienne avec insistance ce vers de Rimbaud : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Guy Môquet habitait avec sa mère à deux rues de la station. Rue Baron, dans ce 17e arrondissement dont son père était le député.

1936. Il a douze ans. Prosper Môquet est cheminot, militant syndical. C’est le candidat du Parti communiste. Au second tour, il est élu député des Épinettes. Quelque temps après, on va danser dans les usines occupées. Des millions de salariés sont en grève. Jusqu’aux femmes de chambre dans les beaux hôtels de Paris. C’est le Front populaire et la vie est à eux. On imagine sans mal de quoi l’on peut parler dans la famille Môquet, chez les amis, les voisins. Le tout jeune homme est fier de son père. Torturé après son arrestation, à peine trois ans plus tard, il aurait répondu à ceux qui l’interrogent, les policiers français qui lui demandent les noms des amis de son père : « Ce sont tous les braves gens qui l’ont élu en 1936. » La réponse à de l’allure. Guy Môquet aime les belles phrases et s’essaye, maladroitement il faut bien le dire, à la poésie. C’est en alexandrins qu’il écrira au président Édouard Herriot pour demander la libération de son père : « Monsieur le Président, je suis l’un des enfants d’un de ces députés Qui sont tous en prison, aujourd’hui enfermés »…

Car les vociférations de Hitler sont devenues des actes. Les prières d’une partie de la grande bourgeoisie : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire » vont bientôt être exaucée. La signature du pacte germano-soviétique va lui donner le prétexte qu’elle attend pour interdire le Parti communiste, interdire l’Humanité. Dès le 4 septembre 1939, des peines de prison de trois à quinze mois vont punir les militants communistes qui distribuent l’Huma devenue clandestine ou des tracts. Le 10 octobre 1939, Prosper Môquet, qui est venu voir sa femme et ses enfants en Normandie où ils se sont réfugiés, est arrêté. Il sera incarcéré avec les autres députés communistes qui n’ont rien renié ou abjuré au bagne de Maison-Carrée, en Algérie. En mars 1940, plus de trois mille militants communistes et syndicalistes sont emprisonnés. C’est le temps de la haine. Un journal, Gringoire, demande : « Le poteau pour les traîtres communistes. » Le 4 avril, le décret Sérol, du nom du ministre socialiste qui le signe, instaure même la possibilité de la peine de mort pour propagande communiste.

Guy a réagi avec panache, ce qui semble être son caractère, à l’arrestation de son père. Avec le sens du devoir aussi peut-être, le sentiment de devenir un homme, sans doute. Il quitte sa mère et revient à Paris :

« Papa est arrêté, dit-il, je dois le remplacer. »

Dans le 17e arrondissement, il organise les Jeunesses communistes clandestines. À vélo, ils lancent des tracts à la volée. Ils inscrivent la nuit sur les murs : « Libérez les emprisonnés ». Guy rend compte à la direction du mouvement de l’activité de son secteur : « Tous les soirs en moyenne, trois à quatre cents papillons sont collés, les inscriptions à la craie sont en nombre indéfini. » Et un peu plus loin : « Trois de nos meilleurs camarades se sont fait arrêter et sont maintenant à la Santé, ce sont Planquet, Simon et Bersilli. » Le 13 octobre de cette année 1940, c’est son tour, gare de l’Est. La France, depuis le mois de mai, est occupée par les nazis. La police française, aux ordres désormais du gouvernement de collaboration de Vichy et de Pétain, arrête les communistes français. Guy Môquet est interné à la Santé, puis à Fresnes. Jugé en janvier 1941, il est théoriquement acquitté, sans doute en raison de son âge, mais pratiquement maintenu en détention à Clairvaux, d’abord, puis au camp de Châteaubriant, dans la région de Nantes.

Le 21 août 1941, au métro Barbès-Rochechouart, celui qui deviendra le Colonel Fabien a tiré sur un officier allemand. C’est le premier acte en France de résistance armée. Le 20 octobre à Nantes, le lieutenant-colonel Holtz, commandant de la place, est abattu. À Paris, le général Stülpnagel ordonne de fusiller cinquante otages. Ce n’est pas la première fois que les nazis exécutent des patriotes. À Rouen, en juillet 1940, Étienne Achavanne a été exécuté après un sabotage. Le 23 décembre 1940, Jacques Bonsergent, dont une station de métro porte aussi le nom, est également exécuté.

Mais il s’agit maintenant de représailles de masse. De masse, mais pas aveugles.

Le 21 octobre, le chef du bureau du sous-préfet de Châteaubriant part pour Paris avec un dossier de 200 noms. Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain, va choisir 27 noms. Les autres seront choisis dans d’autres lieux de détention.

Mais qui est Pierre Pucheu ? Administrateur des fonderies de Pont-à-Mousson, des aciéries de Micheville, fondateur du Cartel international de l’acier, il est l’un des plus éminents représentants de ce qu’on appelait alors le Comité des forges et de cette bourgeoisie qui, après le triomphe de Hitler, entend prendre sa revanche sur le Front populaire. Pucheu, donc, choisit. Politiquement. Charles Michels, secrétaire général des cuirs et peaux CGT ; Jean-Pierre Timbaud, dirigeant de la métallurgie CGT ; Jean Poulmarch, dirigeant du syndicat des produits chimiques CGT ; Jules Vercruysses, dirigeant du textile CGT ; Désiré Granet, dirigeant du papier-carton CGT ; Jean Grandel, secrétaire de la fédération postale CGT… Les autres sont professeurs, étudiants, ouvriers. Presque tous sont communistes et nombre d’entre eux sont des élus. Charles Michels est député de Paris, Granet est adjoint à Vitry, Grandel est maire de Gennevilliers.

Guy Môquet, dix-sept ans, est le fils du député communiste de Paris Prosper Môquet. Pucheu choisit.

Louis Aragon a raconté les dernières heures des otages. Guy a écrit sur les planches de son baraquement : « Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les vingt-sept qui allons mourir. »

Quelques jours après, une lettre que lui adressée son père depuis le bagne d’Algérie lui revient. Elle porte simplement le cachet : « Retour à l’envoyeur ». Après guerre, la valise en carton bouilli de Guy reviendra à sa mère. Une chemise, un pull, une casquette à chevrons, une autre en toile. La valise est fermée par un bout de ficelle.

Le 22 octobre dans la carrière de la Sablière, il faisait beau à n’y pas croire. À quoi Guy pensait-il avant de s’évanouir ? Au ciel bleu, à ses parents, à Odette, rencontrée au camp et au baiser d’amour qu’elle lui avait promis ? Lui qui aimait la poésie, connaissait-il les vers de Rimbaud ?

« Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août Vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût Puis l’adorée un soir a daigné vous écrire ! Ce soir-là… vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade… On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. »

Maurice Ulrich

Source : Journal l’Humanité
Rubrique Politique
Spécial Guy Môquet
Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.

 

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Aragon, le Témoin des martyrs

« Fais en un monument. » C’est en substance ce qu’aurait fait dire Jacques Duclos - qui anime la direction clandestine du PCF - à Aragon en lui transmettant les renseignements recueillis sur place et les lettres des internés de Châteaubriant.

Ce texte, imprimé en tracts répandus dans toute la France en 1942, a été lu à Radio-Londres et Radio-Moscou. La presse alliée l’a publié. Ces pages bouleversantes ont fait le tour du monde. Elles étaient signées « le Témoin » par celui qui, animant la Résistance intellectuelle de la zone Sud, adopta aussi le nom de François la Colère. Nous en publions de très larges extraits.

Je ne sais qui lira ce qui va suivre. Je m’adresse à tous les Français et aussi simplement à tous ceux qui, au-delà des limites de la France, ont quelques sentiments humains dans le cœur, quelles que soient leurs croyances, leur idéologie, leur nation. Peut-être seront-ils retenus de m’accorder créance, parce que je ne signerai pas. J’atteste qu’il n’est rien au monde que je voudrais autant pouvoir faire que d’avoir l’honneur de signer ceci. C’est la mesure de l’iniquité et de la barbarie qu’aujourd’hui nous ne puissions dire notre nom pour appuyer une cause aussi juste, aussi généralement considérée comme noble et élevée, qu’est la cause de la France. Ceux qui meurent pour elle dans notre pays meurent anonymes ; le plus souvent, on ne dit même pas qu’ils sont morts, et tout ce qu’on ose écrire, c’est qu’un individu a été exécuté. Je partage ici le glorieux anonymat de tant de morts que vous ne pouvez plus vous étonner de cet anonymat. Si j’élève une faible voix, c’est parce que certains des morts me l’ont demandé, c’est en leur nom que je vous parle. Ils sont tombés sous les balles allemandes. Ils sont morts pour la France.

On dira que c’étaient des communistes

Les faits sont simples et personne ne les nie. le 22 octobre 1941, 27 hommes ont été exécutés par les Allemands à côté du camp de Châteaubriant (Loire-Inférieure) pour des faits datant de quelques jours, dont ils étaient notoirement ignorants, pour l’acte d’hommes qu’ils ne connaissaient pas, sans s’être solidarisés avec ces hommes, mais livrés à l’occupant afin d’être exécutés, et cela par le ministère de l’Intérieur d’un gouvernement qui se dit français, qui en avait lui-même dressé la liste. Pris dans le camp où ils étaient détenus par une simple suspicion ou passibles de toute façon de peines moindres, ils ont été passés par les armes sur l’avis de ceux qui prétendent assurer la police dans le pays, y donnant ainsi l’exemple révoltant du crime.

On dira : c’étaient des communistes. Est-il possible que des Français, est-il possible que des hommes, unis à d’autres hommes, à d’autres femmes par les liens de la chair, de l’affection, de l’amitié, puissent se satisfaire d’une phrase pareille ? Tous ceux qui diront, croyant se débarrasser ainsi de la chose : c’étaient des communistes, n’entendent-ils pas que cela n’excuse pas le crime allemand, mais que cela honore les communistes ? Ces hommes étaient prisonniers pour leurs idées, ils avaient défendu leurs croyances au mépris de leur liberté. Ils s’étaient refusés à suivre l’exemple de ceux qui, se reniant par lâcheté ou par intérêt, sont passés dans le camp de ceux qu’ils combattaient la veille. S’ils avaient voulu les imiter, ils auraient pu, comme certains, revêtir l’uniforme allemand et être libres, collaborer aux journaux, aux organisations que l’Allemagne contrôle, et être libres. Ils ne l’ont pas voulu. On les a envoyés à la mort. Il y a eu dans le monde des hommes comme ceux-là, et même ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui haïssent l’Église dont ils sont martyrs ne sont jamais à ce point entraînés par la violence anticléricale qu’ils ne reconnaissent pas la grandeur, la noblesse, la beauté du sacrifice des chrétiens jetés aux bêtes, qui chantaient dans les supplices. Vous pouvez haïr le communisme, vous ne pouvez pas ne pas admirer ces hommes. Écoutez !

Châteaubriant, 20 et 21 octobre…

Au camp de Châteaubriant, il y avait, en octobre 1941, un peu plus de quatre cents prisonniers. On sait ce qu’est la vie dans ces camps, on ne sait pas assez le courage qu’y déploient des hommes et des femmes démunis de tout, mais qui ne paraissent se préoccuper que de maintenir le moral de tous. À Châteaubriant, ils préparaient des divertissements communs, ils faisaient des cours pour mettre en commun le savoir particulier de chacun. Le 20 octobre, un lundi, on y apprend qu’un officier allemand vient d’être tué à Nantes. Vers une heure de l’après-midi, un officier de la Kommandantur confère avec les directeurs du camp. Il s’agit de désigner des otages. deux cents dossiers environ sont remis par le camp au chef de cabinet du sous-préfet qui les portera à Paris, au ministère de l’Intérieur, où seront choisis les otages. On ne peut s’en tenir à l’exposé nu des faits. Depuis qu’il y a des guerres, les belligérants ont considéré comme otages des hommes, des notables désignés d’avance pour porter les conséquences des actes de leurs concitoyens contre l’ennemi. Ici, c’est après l’acte que sont choisis de prétendus otages et parmi les hommes qui ne peuvent matériellement en être solidaires. Quels hommes ? Des notables dont la perte aura un caractère retentissant ? Non ! Des hommes qui portent le poids de leurs idées, qui sont choisis par ceux-là qui prétendaient assurer l’ordre, leurs ennemis politiques qui y trouvent l’occasion de vengeances personnelles. Parmi eux, il y a des étudiants, des ouvrières. Quelques-uns sont presque des enfants. Ce n’est plus le bourgmestre qui répond de ses concitoyens comme jadis. - Otages ? - Non. - Martyrs ? - Oui.

Ce même 20 octobre, les troupes allemandes prennent la garde du camp, à la place des gardes mobiles français. Les prisonniers sont consignés dans les baraques jusqu’au lendemain 9 heures. Vers 9 heures du soir les sentinelles tirent dans le camp, croyant voir une ombre ; une balle entre dans la baraque 10 et siffle aux oreilles d’un prisonnier couché.

Le lendemain, la garde allemande est relevée. Des rumeurs circulent. les prisonniers apprennent le départ pour Paris du chef de cabinet du sous-préfet avec les dossiers. On prétend que trente otages doivent être désignés dans le camp. Dans la baraque 19, il y a vingt et un hommes : une indiscrétion a fait savoir que c’est de cette baraque que viendra le gros du contingent exigé. Vers 9 heures du soir, les soldats allemands reprennent la garde (…) Voici les vingt-sept enfermés dans la baraque 6. Chacun reçoit une feuille et une enveloppe pour écrire ses dernières volontés. Kerivel est autorisé à faire ses adieux à sa femme internée dans le même camp.

J’ai sous les yeux le récit des mêmes heures fait par un autre interné qui se trouvait dans la baraque 10. Il traduit aussi cette angoisse sourde et montante des deux journées, les bruits qui courent, encore incertains, les signes précis d’un événement qu’on croit deviner sans en être sûr. Puis l’arrivée de l’officier et des gendarmes.

« Quand s’ouvre la baraque 10, le sous-lieutenant Touya lance sans hésitation, avec un sourire pincé, un seul nom : Guy Môquet. Le nom est un couperet qui tombe sur chacun de nous, une balle qui perce chacune de nos poitrines. Il répond d’un seul : présent ! Et comme sans réfléchir, droit, plus grand que jamais, notre Guy s’avance d’un pas rapide et assuré, dix-sept ans, plein d’inconscience et de vie ! À peine éveillé aux premiers rêves de l’amour, il est parti, notre Guy, comme serait parti un peu de nous. »

On cherche à se persuader dans les baraques que la partie n’est pas jouée ; cependant, suivant un autre témoignage, les otages étaient si sûrs de leur sort que Timbaud avait décidé de liquider toutes ses provisions en un bon repas et demandé à deux de ses camarades d’écrire à sa femme et à sa fille s’il lui arrivait quelque chose. D’autres camarades faisaient remarquer à Pesqué qu’il serait prudent de fumer tout de suite ses trois paquets de tabac. Quant à Poulmarch, il se faisait disputer après le repas de midi pour ne pas avoir fait chauffer l’eau du thé : « Dépêche-toi au lieu de dormir ; nous n’aurons même pas le temps de boire le thé. » En effet, l’eau du thé est restée sur le feu.

La Marseillaise

Maintenant, dans les baraques, on attend. Chaque porte, chaque fenêtre a été condamnée avec un lit dressé contre les parois. Ils voient le curé de Béré entrer dans le camp. Cela en dit long. Le curé de Châteaubriant s’est récusé. On voit passer Mme Kerivel, autorisée à voir son mari. L’espoir disparaît. C’est à 14 h 22 que le prêtre sort de la baraque 6. Cinq minutes plus tard, des camions allemands apparaissent sur la route. Alors, de la baraque, un chant monte : la Marseillaise. Tout le camp P1 reprend le chant à son tour. Oh ! les avez-vous jamais bien entendues, ces paroles françaises : « Ils viennent jusque dans nos bras Égorger nos fils, nos compagnes ! »

À 15 heures, les camions sont rangés devant la baraque 6. Voici les termes mêmes du récit d’un des rescapés.

« Le lieutenant ouvre la porte et commence le dernier appel. À l’annonce de son nom, chacun d’eux se présente. Les gendarmes fouillent, vident toutes les poches et leur attachent les mains, puis les font monter dans les camions. Chaque camion prend neuf camarades, ceux-ci n’arrêtent pas de chanter et nous font des signes d’adieu, car ils nous voient à la fenêtre. Ténine interpelle l’officier allemand : "C’est un honneur pour nous, Français, de tomber sous les balles allemandes." Puis, désignant le jeune Môquet qui n’a que dix-sept ans : "Mais c’est un crime de tuer un gosse…". »

Préparatifs de départ

Il faudrait tout citer, chaque récit, car ils s’éclairent l’un l’autre. Dans cet autre, il y a des larmes aux yeux de ceux qui assistent impuissants au drame. Le geste instinctif de se découvrir quand éclate la Marseillaise des condamnés. Ah ! Ce n’est pas César qui salue ceux qui vont mourir, mais la France, mais l’avenir du pays pour lequel ils meurent. Comme ils reconnaissent les voix lointaines, celles de Timbaud, de Môquet ! Après la Marseillaise, il y a le Chant du départ et comment lire, dans ce texte d’un homme simple, sans en avoir les yeux humides, cette remarque : « Qu’ils sont beaux, ces vers : Un Français doit vivre pour elle ! Pour elle, un Français doit mourir. » Puis vient l’Internationale. Et une voix seule, jeune, fraîche, entonne la Jeune Garde. C’est Môquet, pour sûr, le benjamin des otages. On ne peut pas couper ce récit-là. « Par la fenêtre, nous voyons des ombres s’agiter à travers les interstices de la palissade. Nous devinons que nos camarades prennent place dans les camions. Nous nous massons aux fenêtres, côté nord, pour voir le départ de nos héros. Les gendarmes sont toujours là, impassibles, postés de dix mètres en dix mètres. Plus loin, sous le mirador, on distingue les silhouettes sombres des soldats allemands casqués et armés. Une voiture à cheval entre. Elle ne va pas loin. Un gendarme arrête le cheval par la bride et lui fait faire demi-tour. Le temps est superbe, le ciel d’une pureté exceptionnelle pour un 22 octobre. Pas une âme qui vive. La consigne est parfaitement respectée dans notre quartier. Seul Kiki, notre petit fox-terrier, se roule dans l’herbe, heureux de s’étirer et de s’ébattre au soleil. À côté de la 9e, des pas martèlent le plancher. Enfin la Marseillaise, une fois de plus, s’élève de l’autre côté des palissades. Les moteurs sont mis en marche. Les camions vont partir. La Marseillaise s’envole des camions, irrésistible, gagne tout le camp, baraque par baraque. Les gendarmes rendent les honneurs militaires à nos camarades quand ils montent dans les camions et au moment où ceux-ci s’ébranlent… »

Alors, mus par le chant qui les a gagnés, ceux dont les camarades viennent de partir pour le supplice, tous se trouvent soudain - hors des baraques. Ils sont quatre cents à chanter. Deux couplets, deux refrains de la Marseillaise.

Le silence tombe sur les bourreaux

Le lieutenant Touya, qui tout à l’heure serrait les mains de l’officier allemand qui venait prendre livraison des vingt-sept martyrs, est bien embarrassé, mais il montre aux détenus la sentinelle allemande, et déjà il siffle. Eux, les détenus, sur un mot d’ordre qui circule parmi eux, se taisent et le silence tombe sur les bourreaux. Il faudra bien que le lieutenant consente quelques renseignements. De groupe en groupe, on se les passe, ainsi que la liste des otages. Touya leur a déclaré qu’ils seront fusillés dans une heure, à 16 h 15. Aussitôt, on décide de se rassembler à cette minute-là. L’heure est lente et lourde à passer dans les baraques. C’est pendant cette heure-là que, pieusement, dans la baraque numéro 6, certains vont recopier les instructions laissées par les condamnés.

Les planches où ils ont marché, qu’ils ont touchées, sont découpées et mises à l’abri comme des reliques.

À 16 h 15, les voilà tous rassemblés comme pour l’appel, tête nue ; en silence, trois cents hommes réunis par camp. Dans chaque camp, l’appel est fait. Au nom des fusillés, un camarade répond : « Fusillé ! » Une minute de silence. Cérémonial simple, sobre, spontané. Ils l’ont naturellement inventé. Et peut-être inaugureront-ils, pour la suite des temps, la commémoration qui fera du 22 octobre de chaque année un anniversaire pour tous les Français, le deuil, l’orgueil aussi, parce que vingt-sept Français sont morts comme on sait mourir chez nous.

De la soirée qui suit, que rapporter ? Seulement le courage de Mme Kérivel. Cette femme admirable, quand elle est venue à la cellule des condamnés embrasser son mari, prise de pitié à la vue du jeune Guy Môquet, a proposé aux officiers de prendre sa place. On le lui a refusé. Maintenant, son calme fait l’admiration de tous. Elle se promène sur la piste avec ses amis. « Pourquoi se frapper ? Nous ne sommes pas ici pour cueillir des fleurs, la vie continue. » Et elle dit aux femmes : « Surtout, faites votre fête dimanche, rien n’est changé ! » Elle tiendra ainsi toute la soirée, ce n’est que dans sa baraque que la fièvre s’emparera d’elle. Mais le lendemain la retrouvera debout, courageuse.

Les yeux non bandés, les mains libres

C’est le lendemain que l’on apprend les détails de l’hécatombe. C’est dans une carrière de sable, à deux kilomètres de Châteaubriant, qu’ils ont été fusillés. Ils avaient traversé la ville en chantant la Marseillaise dans les camions. Les gens se découvraient sur leur passage. On imagine l’émotion qui régnait dans la ville. À la ferme voisine de la carrière, les paysans étaient consignés par les Allemands, portes et volets clos, une mitrailleuse braquée sur leurs portes.

Par un raffinement singulier, l’exécution a eu lieu en trois fournées. Il y avait trois rangées de neuf poteaux dans la carrière. Les exécutions ont été faites en trois salves : à 15 h 55, à 16 heures et à 16 h 10.

Les vingt-sept condamnés ont voulu aller à la mort les yeux non bandés et les mains libres. Ces hommes, en tombant, ont étonné leurs bourreaux, ils ont chanté jusqu’à la dernière minute. Ils criaient : « Vive la France ! Vive l’URSS ! Vive le Parti communiste ! » Le docteur Ténine a dit à l’officier allemand qui commandait le peloton : « Vous allez voir comment meurt un officier français ! » Et le métallurgiste Timbaud, avec cette décision qu’il a toujours montrée dans la vie, a choisi pour sa dernière parole un cri bien particulier qui risque de rester comme un souvenir dans le coeur des hommes qui ont tiré sur lui, Français : « Vive le Parti communiste allemand ! » Il avait demandé du feu à un gendarme pour fumer une dernière cigarette. Au départ, dans le camion, il a dit quelques mots sévères au lieutenant Touya. Il est mort comme il a vécu. C’est une image qui restera de l’ouvrier français, notre frère.

Les gendarmes ont rapporté la montre de l’un, une lettre de l’autre, l’alliance d’un autre. Ils ont dit aux détenus ce qui se disait dehors. Eux-mêmes partagent l’émotion du camp et de la ville. La municipalité a refusé d’enfermer les corps dans les cercueils ignobles que les autorités allemandes avaient apportés. Les corps ont passé la soirée au château de la ville. On les dispersera le lendemain dans les divers cimetières de la région. Les familles pourront y aller, mais elles ne sauront pas quelle tombe est la leur, car les cercueils ne porteront pas de noms, mais un numéro correspondant à un registre, pour plus tard… et c’est tout. À la carrière, les gens du pays se sont rendus nombreux en pèlerinage ; on voyait encore les poteaux, le sang sur le sable. On sait maintenant que le même jour, à Nantes, vingt et un otages étaient tombés dans des conditions semblables. Quarante-huit en tout pour la journée du 22 octobre. Le dimanche suivant, plus de 5 000 personnes ont défilé dans la carrière, et déposé des fleurs.

Guy Môquet fusillé évanoui

C’est d’un garde mobile que l’on tient les détails de l’exécution. Cet homme déclare que les vingt-sept victimes lui ont donné une leçon de courage ineffaçable.

Guy Môquet, qui avait eu une faiblesse au départ, mais dont le courage avait été égal à celui des autres en chemin, s’est évanoui dans la carrière. Il a été fusillé évanoui. Dans le pays, on se répète les mots des martyrs. Le jour de la Toussaint, les défilés ont recommencé, une gerbe de fleurs a été déposée à l’emplacement de chaque poteau dans la carrière tragique, des bouquets ont été portés dans les cimetières. Les autorités allemandes ont interdit les défilés et ont fait une enquête pour rechercher « les coupables » qui avaient apporté des fleurs.

Un détail terrible : lors de la mise en bière, l’un des cadavres (on frémit de le reconnaître) était trop grand pour la caisse. Un Allemand prit une barre de fer pour l’y faire entrer. Comme le fossoyeur municipal qui était présent protestait, l’autre cria : « Kommunist, pas Français ! » Ce mot-là, oui, il faudra qu’aucun Français ne l’oublie. Les brutes qui sont venues chez nous, jusque dans la mort, disposer de la nationalité des nôtres, d’un enfant de dix-sept ans, nous apprennent par là même ce qui nous unit contre eux. Il est seulement étrange et monstrueux que le mot de cette brute, il puisse se trouver parmi nous des gens pour le reprendre. Nous n’oublierons pas qui a envoyé au poteau cet enfant et ses vingt-six camarades, qui tranquillement, d’un bureau d’un de nos ministères, a jeté aux balles allemandes ceux qui devaient mourir la Marseillaise à la bouche et la France au coeur, parce qu’il pensait, comme les bourreaux : « Communistes, pas Français ! » (1).

Quelques détails sur les victimes

Il faudrait parler de ces vingt-sept hommes. Comment ne pas marquer à leur tête le député Michel qui portait, aux yeux des autorités françaises, le seul crime d’avoir voté contre la guerre, contre cette guerre à l’Allemagne : voici qu’il est tombé sous les balles allemandes, désigné par les autorités françaises. Il laisse une femme et deux enfants. À côté de lui, Poulmarch, secrétaire de syndicat à Ivry ; sa femme reste avec un enfant de six ans et deux personnes à sa charge. Voici le métallurgiste parisien Timbaud qui laisse une femme avec un enfant de treize ans, et deux jours de travail par semaine. Voici Vercruysse, de Paris, mutilé de la face de la guerre, qui laisse une femme sans ressources avec un enfant de huit ans. Les soldats du Kaiser n’avaient pu que le défigurer, ceux d’Hitler lui ont donné le coup de grâce. Voici Granet, de Vitry ; sa femme fait des ménages pour élever un enfant de onze ans. Barthélemy, de Tours, retraité des chemins de fer, cinquante-sept ans, dont le fils est marié, mais la femme de ce fils a été emprisonnée à Niort. Bartoli, qui avait cinquante-trois ans, une femme et un enfant. Bâtard, d’Angers, lui, n’avait que vingt et un ans ; une mère le pleure. Bourhis, dont l’ordre de libération est arrivé le soir même de l’exécution, instituteur à Saint-Brieuc ; il laisse une femme institutrice et un enfant de six ans. Laforge, instituteur, devait comme lui être libéré. Il laisse une femme, professeur de lycée, et un enfant de dix-sept ans. C’est Lalet, étudiant de vingt et un ans, déjà marié, dont la libération est arrivée pendant qu’il écrivait ses dernières volontés ; cela ne l’a pas sauvé du poteau. Lefèvre, d’Athis-Mons, nous laisse une femme et quatre enfants. Le Panse, de Nantes, laisse une femme malade avec deux enfants de cinq et trois ans. Môquet, notre Guy, comme disaient les camarades, le martyr de dix-sept ans, avait à sa charge sa mère et son jeune frère de dix ans, son père étant lui aussi emprisonné. Pesque, docteur à Aubervilliers, cinquante-six ans, laisse un enfant. Pourchasse, trente-trois ans, laisse une femme sans ressources avec deux enfants de dix et quatre ans ; sa soeur a été arrêtée. Renelle, ingénieur de Paris, laisse une fille de vingt ans qui devra faire vivre sa grand-mère. L’artisan imprimeur Tellier, d’Armilly (Loiret), quarante-quatre ans, veuf. Le docteur Ténine, trente-cinq ans, celui qui dit : « Vous allez voir comment meurt un officier français ! », médecin à Antony, fils d’un chauffeur de taxi qui, sans travail, était à sa charge, venait de perdre son fils de huit ans, quelques jours plus tôt ; on dit que sa femme, apprenant l’exécution quelques jours après ce terrible deuil, s’est tuée volontairement (2). Voici Kerivel, dont la femme eut le triste privilège, prisonnière à Châteaubriant, de l’embrasser à la dernière heure. Voici Delavaquerie qui avait dix-neuf ans et en paraissait quinze. Houyn-Kong-Ha, Annamite, dont le pays a été livré aux Japonais tandis que lui était livré aux Allemands et que sa femme était jetée en prison à Rennes. Voici David, Grandel, Gueguen, Gardette… Tous des gens pauvres qui vivaient de leur travail.

Est-ce bien la France ?

Est-ce bien la France, direz-vous, où se passent des choses pareilles ? Oui, c’est la France, soyez-en sûrs. Car ces vingt-sept hommes représentent la France mieux que ceux qui les ont désignés aux bourreaux allemands. Leur sang n’aura pas coulé en vain : il restera comme une tache indélébile au visage de l’envahisseur. Ce sang précieux, c’est le rouge de notre drapeau qu’il a reteint et qui, mieux que jamais, se marie au blanc et au bleu de la France pour marquer l’unité de notre pays contre l’ennemi installé sur notre terre et la poignée de traîtres pourvoyeurs de ces bourreaux. (…).

(1) On sait aujourd’hui que Pucheu, de qui à Alger justice devait être faite, était avant guerre l’homme qui pour les trusts remettait à Doriot l’argent de la trahison de classe et de la trahison nationale. Cette même main qui payait la provocation livra les patriotes aux balles allemandes. Comment aujourd’hui s’étonner des journaux que payent en France les patrons sains et saufs de Pucheu, et du travail qu’ils font, du langage de Goebbels par eux repris ?

(2) Heureusement inexact. Ce bruit m’était arrivé d’une source dont je n’avais pas de raison de douter : quelques mois plus tard Mme Ténme nous rendait visite à Nice, dans cette petite pièce où j’avais écrit les Martyrs.

NDLR : Le lieutenant Touya, placé en résidence surveillée à Saintes, à la Libération, fut libéré, puis promu capitaine et décoré de la Légion d’honneur…

Copyright Jean Ristat

Source : Journal l’Humanité
Rubrique Politique
Spécial Guy Môquet
Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.

 

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Lettre de Guy Môquet à ses parents

 

La dernière lettre du jeune résistant communiste Guy Môquet, fusillé par les soldats allemands le 22 octobre 1941 :

Châteaubriant le 22 octobre 41
« Ma petite maman chérie,
mon tout petit frère adoré,
mon petit papa aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino (NDLR - ses « frères » de combat). Quant au véritable, je ne peux le faire hélas ! J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour. À toi, petit papa, si je t’ai fait, ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme. Dix-sept ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant. Courage !

Votre Guy qui vous aime. »

Source : Journal l’Humanité
Rubrique Politique
Spécial Guy Môquet
Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.

 

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Ils sont morts avec lui

 

Les 26 hommes qui sont tombés à ses côtés sous les balles du peloton d’exécution étaient tous communistes sauf un, élus, responsables et syndicalistes. Leurs portraits et leurs derniers mots.

  •  Charles Michels, trente-neuf ans, secrétaire de la fédération CGT des cuirs et peaux, député du Front populaire.
      • Il écrit à sa femme : « Fais de nos filles de braves petites femmes et qu’elles se souviennent que leur père s’efforça toujours d’être un honnête homme et qu’il fit le plus qu’il put pour que les travailleurs aient une vie meilleure. Cela viendra… »
  •  Jean-Pierre Timbaud, trente et un ans, secrétaire du syndicat CGT des métaux de la région parisienne.
      • Il meurt en criant : « Vive le Parti communiste allemand. » Sa dernière lettre : « Toute ma vie, j’ai combattu pour une - humanité meilleure. »
  •  Jean Poulmarch, trente et un ans, secrétaire du syndicat CGT de la chimie de la région parisienne.
      • Il écrit à sa femme : « Ton mari tombera la tête haute, le coeur solide, confiant dans l’avenir de bonheur qui régnera dans le monde. Vive le communisme ! Vive la France libre, forte et heureuse ! »
  •  Titus Bartoli, cinquante-huit ans, instituteur retraité de Digoin.
      • Il répond à l’officier allemand qui annonce qu’ils sont désignés : « Les communistes ne capitulent jamais. » Et écrit dans sa dernière lettre : « Mon seul regret est de ne pouvoir vous embrasser tous avant mon grand départ pour toujours. »
  •  Henri Barthélemy, cinquante-huit ans, cheminot retraité, arrêté pour avoir diffusé l’Humanité clandestine.
      • Il inscrit ces mots sur le mur : « Vive le Parti communiste ! Qui fera une France libre, forte et heureuse ! »
  •  Jules Vercruysse, quarante-huit ans, secrétaire de la fédération CGT du textile.
      • II écrit sur les parois de la baraque : « Vive le Parti communiste ! Quelques moments avant de mourir, fusillé par les Allemands. Baisers à ma femme et à mon cher Michel » (son fils).
  •  David Émile, dix-neuf ans, mécanicien-dentiste, secrétaire des Jeunesse communistes de Nantes.
      • « J’ai fait une paire de sabots à trèfle à quatre feuilles pour toi, chère maman ; et l’hydravion pour mon petit frère… »
  •  Claude Lalet, vingt et un ans, étudiant parisien, arrêté au début de 1941, lors d’une manifestation contre l’occupant.
      • À sa femme et à sa mère : « Je sais qu’il faut serrer les dents. La vie était si belle ; mais gardons, oui gardons nos rires et nos chants… »
  •  Désiré Granet, trente-sept ans, secrétaire de la fédération CGT du papier-carton.
      • À sa femme : « Comme tu me l’as demandé, je suis courageux et je n’ai pas peur de la mort. Aime bien notre petit comme je l’aimais, fais-en un homme courageux et honnête. »
  •  Maurice Gardette, artisan tourneur, soixante-six ans, conseiller municipal de Paris, arrêté en 1939.
      • Il écrit à sa famille : « Arrêté le 19 décembre 1939 comme agent de l’Allemagne, c’est en bon Français que je m’apprête à mourir pour la Liberté. » Il écrit sur le mur : « Je meurs courageux et plein de foi révolutionnaire. »
  •  Charles Delavacquerie, vingt ans, imprimeur de Montreuil, arrêté en décembre 1940 pour résistance contre l’occupant.
      • « On va venir me chercher pour me fusiller, avec des amis, nous pauvres fils d’ouvriers qui ne demandions qu’à vivre et avions l’espérance, écrit-il à son père. Vivent les Soviets ! vive l’URSS ! »
  •  Jean Grandel, cinquante ans, secrétaire de la Fédération postale CGT, maire de Gennevilliers, conseiller général.
      • « Pour vous deux, mes chéris, avec mes tendres bises, je vous lègue mon courage en héritage. » Il grave sur le mur : « Nous vaincrons quand même. »
  •  Henri Pourchasse, trente-quatre ans, métallurgiste d’Ivry, emprisonné fin 1940 pour avoir reconstitué sa section syndicale CGT.
      • Sa dernière lettre : « Je meurs pour mon idéal, mes petits, eux, le verront. Sois persuadée, ma chérie, que je mourrai tout à l’heure, courageusement, aux cris de Vive la France ! Vive le Parti communiste ! »
  •  Edmond Lefevre, trente-huit ans, métallurgiste, arrêté en octobre 1940.
  •  julien Le Panse, trente-quatre ans, ouvrier du bâtiment, arrêté début 1941 pour reconstitution du syndicat CGT.
      • « Je meurs pour mon parti et pour la France. »
  •  Jules Auffret, trente-neuf ans, dirigeant du PCF de la banlieue est, adjoint au maire de Bondy, conseiller général.
      • « Adieu ! Adieu ! camarades, prenez courage ; nous serons vainqueurs. »
  •  Victor Renelle, ingénieur chimiste, arrêté fin 1940.
      • « Tu te rappelleras : le 22 octobre, à 2 heures, l’après-midi. ma dernière pensée sera pour toi et elle m’aidera à franchir ce dernier pas », écrit-il à sa femme.
  •  Maurice Ténine, trente-quatre ans, docteur en médecine, conseiller municipal d’Antony.
      • « Je vous avais toujours recommandé le courage, écrit-il dans sa dernière lettre. Il vous en faut désormais beaucoup plus qu’il nous en a jamais fallu… J’irai à la mort bravement, sans rien regretter ni de ma vie ni de mes actes. » Allant vers la mort, il interpelle l’officier nazi : « C’est un honneur pour un Français de tomber sous les balles allemandes », puis désignant Guy Môquet qui le suit : « Mais c’est un crime de tuer un gosse. »
  •  Antoine Pesqué, cinquante-cinq ans, docteur en médecine d’Aubervilliers, - arrêté le 2 octobre 1940.
      • « Femme, n’écoute pas les apitoiements, porte en toi le sourire comme une cocarde. »
  •  Eugène Kérivel, cinquante ans, marin-pêcheur près de Nantes, arrêté pour diffusion de tracts anti-hitlériens.
      • « J’ai vu que tu étais courageuse, écrit-il à sa femme, elle aussi internée et qui avait voulu prendre la place de Guy Môquet sur la liste des otages. Je m’en vais avec moins de regrets. »
  •  Pierre Gueguen, quarante-cinq ans, professeur, maire de Concarneau.
  •  Marc Bourhis, trente-quatre ans, instituteur de Concarneau.
      • « Je meurs conscient d’avoir toujours cherché à faire le bien », écrit-il à sa femme.
  •  Raymond Laforge, quarante-trois ans, instituteur de Montargis, arrêté le 8 février 1941.
      • « Bonjour aux copains et adieu… Les "Fritz" nous attendent avec leurs mitrailleuses. »
  •  Maurice Tellier, quarante-quatre ans, imprimeur.
  •  Huynh-Khuong An, vingt-neuf ans, professeur indochinois, licencié de lettres de la faculté de Toulouse, secrétaire des Étudiants communistes de Lyon, arrêté le 18 juin 1941.
      • « Il te faudra beaucoup de courage pour vivre, plus qu’il n’en faut à moi pour mourir. Mais il te faut absolument vivre. Car il y a notre chéri, notre petit que tu embrasseras bien fort quand tu le reverras », écrit-il à se femme Germaine, elle aussi emprisonnée.
  •  Maximilien Bastard, chaudronnier de Nantes, militant des Jeunesses communistes.
      • « Je suis tout de même un peu troublé, écrit-il à sa famille, mais je n’ai pas peur, vous savez, et je saurai mourir en bon Français. »

    Source : Journal l’Humanité
    Rubrique Politique
    Spécial Guy Môquet
    Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.

     

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    Les premiers pas de la Résistance

     

    Par Roger Bourderon, historien (1)

    À l’automne 1940, tandis que Vichy met en place la collaboration, des embryons de réseaux de résistance se constituent. Dans la clandestinité, le PCF développe une stratégie de Front populaire face à l’ennemi.

    L’arrestation de Guy Môquet, le 13 octobre 1940 est dans la droite ligne de la politique vichyste, dont la traque des militants communistes est un axe majeur. Début octobre 1940, avec le feu vert des occupants, 210 communistes parisiens sont arrêtés et internés - près de 5 000 le sont dans toute la France jusqu’en juin 1941. Rappelons que, quoi qu’on en ait dit, le gouvernement légal de la France est bien celui du maréchal Pétain : les Chambres réunies à Vichy l’ont certes été dans une atmosphère de peur et de menace, mais il reste qu’elles lui ont donné le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs par 570 voix contre 80 et 20 abstentions, les députés communistes ayant été déchus de leur mandat en janvier 1940.

    Dépendant du bon vouloir allemand mais doté de réelles marges d’autonomie, l’État français s’apparente par son programme de « Révolution nationale » au franquisme, au salazarisme, au fascisme, qui répondent à la hantise des couches dirigeantes de voir le bolchevisme triompher : l’expérience du Front populaire, quoiqu’éphémère, leur avait fait craindre le pire. La fin de la démocratie, l’anticommunisme radical du régime, son appui sur de vieux ressorts de la droite nationaliste - antisémitisme et antimaçonnisme, stigmatisés avec le communisme comme les piliers de l’ « anti-France » - assurent le soutien des milieux financiers et industriels, de la plupart des cadres de l’armée, du haut clergé et de la droite classique.

    Du fond de la défaite, l’opinion démoralisée s’accroche à Pétain, qui conserve le prestige du « vainqueur de Verdun » : sa « dictature charismatique », selon l’expression d’Henry Rousso, est consacrée par ses déplacements triomphants dans les grandes villes de la zone Sud. Cependant les décrochages commencent dès l’automne, avec l’aggravation considérable des conditions de vie et surtout la rencontre de Pétain et de Hitler à Montoire (24 octobre 1940) et l’annonce par le maréchal du choix de la collaboration avec le vainqueur. Dès lors, tout en restant pour l’essentiel attentiste, l’opinion se détache au fil des mois du régime : dès août 1941, Pétain dénonce le « vent mauvais » qui souffle sur le pays. Son gouvernement multipliera dès lors les appareils répressifs, judiciaires et policiers.

    D’abord isolés mais de plus en plus en prise avec la population, des refus de l’intolérable ont immédiatement surgi dans l’ombre : la Résistance commence à se structurer à l’automne 1940, en zone Sud comme en zone Nord. Quelques pionniers, de sensibilités politiques et de milieux divers, jettent les bases de ce qui deviendra Libération Nord, Libération Sud, Liberté, Franc-tireur, Défense de la France, Musée de l’homme, Organisation civile et militaire… Apparaissent également les embryons de réseaux de renseignements ou d’évasion. De la France libre à Londres, dont les émissions radiophoniques sont très écoutées en dépit des interdictions, le BCRA commence à lancer ses antennes en France. Presse clandestine, tracts, papillons, constituent la face visible de ce foisonnement.

    Au moment où Guy Môquet est arrêté, le Parti communiste commence à sortir de son enfermement dans le schéma de la « guerre impérialiste des deux côtés » imposé par Moscou après le pacte germano-soviétique, et dont la plupart des militants restés fidèles n’ont pas connu les dérives qu’il a engendrées. La Résistance communiste s’affirme avec la dénonciation des « traîtres de Vichy », la revendication de l’indépendance nationale, une tonalité de plus en plus antiallemande de la presse clandestine. Les efforts portent sur la reprise de contact avec la population laborieuse : les comités populaires sont la base essentielle de sa reconquête, notamment dans les usines. De même, dès l’été 1940, la MOI est relancée par la direction communiste. En mai 1941, le Front national de lutte pour l’indépendance de la France constitue un pas décisif vers le retour à une stratégie de style Front populaire. À cette renaissance, des militants de toutes générations se dévouent corps et âme, animés par leurs idéaux de solidarité, d’internationalisme, de construction d’un monde où chacun pourrait librement s’épanouir. Tôt arrêté, jamais relâché en dépit d’une libération le 24 janvier 1941, qui reste théorique car, comme bien des victimes de Vichy, il est immédiatement l’objet d’un internement administratif, Guy Môquet est de ceux-là.

    Avec l’invasion de l’URSS en juin 1941, le PCF passe à la lutte armée, mais ne revendique pas les premiers attentats contre les militaires. Les massacres d’otages qui suivent - Pucheu, ministre de l’Intérieur, orienta leur choix par l’occupant vers des communistes tout en négociant leur nombre - provoquèrent des réactions indignées dans l’opinion, mais dans le même temps cette première forme de la lutte armée créa un malaise jusque dans les rangs communistes, étant donné le prix payé.

    Évoquer Guy Môquet demande que l’on ne perde pas de vue le contexte de son martyre et tout particulièrement l’écrasante responsabilité de la politique répressive de la France de Vichy.

    (1) Dernier ouvrage publié : Rol-Tanguy, éditions Tallandier, préface de Christine Levisse-Touzé, 2004

    Source : Journal l’Humanité
    Rubrique Politique
    Spécial Guy Môquet
    Article paru dans l’édition du 24 mai 2007.