Un Mémorial de la guerre d’Algérie dans la Marne ?
lundi 27 février 2006

Note
Cet article relate les péripéties des décisions et des soutiens qui ont précédé la construction d’un Mémorial à la guerre d’Algérie dans la Marne.

Depuis, ce Mémorial a été construit et il a été inauguré le 16 février 2007.

Nous vous demandons donc de consulter notre film vidéo de cette inauguration.


Nous avons appris, par hazard, par un article de presse de « l’union » du 24 mars 2005, qu’un monument commémoratif de la guerre d’Algérie était en projet à Châlons en Champagne.

Cet article indiquait que le but de ce mémorial était « de combler un manque, de protéger la mémoire des 188 soldats du département de la Marne morts pour le pays en Afrique du Nord, de susciter des actions propres à assurer l’estime, la confiance, le respect des citoyens envers tous les combattants et de sensibiliser la jeunesse, particulièrement sur le sort des prisonniers disparus et celui des harkis en 1962 ».

L’article précisait que l’initiative venait « des associations départementales marnaises suivantes : Union nationale des combattants ; Fédération PG et CATM ; Union fédérale marnaise des AC et VG ; Fédération nationale des anciens combattants d’Algérie ; Fédération nationale des rapatriés ; Association des anciens combattants Français Musulmans ; Souvenir français. Siège social de l’association : chez le président Zentner ».

Maquette du Mémorial présentée par les initiateurs du projet.

Etonnés de ne pas avoir été contactés alors que l’article précisait :« Toutes les communes du département sont appelées à participer, toutes les associations, tout le monde combattant ». Nous avons demandé et obtenu un dossier de participation que nous avons commencé à étudier avec objectivité mais avec méfiance car l’initiative venait de l’unc qui est une association qui a une vision plus « Anciens Combattants nostalgiques » que « Victimes de guerre » ; d’autant que nous n’avions pas été contactés.

A part la Ville de Chalons qui apporte 50 000 Euros d’aménagement, les autres municipalités semblaient très réticentes à collaborer au financement.

Le 25 mai 2005, le conseil général de la Marne avait longuement débattu sur le sujet. Les élus étaient très partagés sur le versement d’une subvention qui a finalement été accordée par 12 voix contre 10 mais seulement une somme de 4000 euros alors que 33000 étaient demandés et à condition que la ville de Châlons verse également 4000 euros.

Le 23 juin 2005, les conseillers municipaux de Châlons se montraient également hésitants et reportaient la décision à plus tard.

En effet, dans une intervention documentéee, le conseiller municipal Bernard Barberousse montrait que le mémorial, tel que proposé, « risque de relancer les tensions ». Il met en cause :

  •  la croix d’Agadès (symbole berbère) figurant sur la stèle car, même si l’emblême n’a rien de religieux,« c’est une croix dans laquelle risque de ne pas se retrouver les familles musulmanes ou athées ».
  •  le continent africain dans son entier, autour de cette croix, ce qui « exhale un relent de nostalgie colonialiste ».
  • Afin de vous fournir le maximum d’éléments de jugement, nous avons demandé au conseiller municipal Bernard Barberousse de nous communiquer ses arguments.
    Il a bien voulu nous transmettre l’intégralité de son intervention au conseil municipal de Châlons du 23 juin 2005. Nous la reproduisons à la suite de cet article.

    D’autres élus ont critiqué le manque d’esthétisme du mémorial en projet, estimant que « nos camarades morts en Algérie méritent mieux que ce qui est présenté ».

    Le Bureau du Comité de la Marne de l’ARAC en a discuté et a décidé de ne pas s’associer à ce projet tout en souhaitant vivement que le département de la Marne possède un mémorial en souvenir de toutes les victimes de la guerre d’Algérie.

    Nous œuvrerons dans ce but, en relation avec les autres associations marnaises d’Anciens Combattants.

    Faites-nous part de vos réactions et de vos propositions.

    ………………………………………………………………………………………………………………………………..

    Intervention du conseiller municipal Bernard BARBEROUSSE
    à la séance du conseil municipal de Châlons-en-Champagne du 23 juin 2005,
    au sujet de la demande de subvention pour la construction du Mémorial de la guerre d’Algérie.

    Monsieur le Maire,
    Mes chers collègues,

    Il n’est jamais facile d’exprimer un désaccord relatif à une forme d’exercice du nécessaire devoir de mémoire, et pourtant le présent rapport suscite bien des interrogations et des réserves de fond.

    Lors de sa session de mai, le Conseil Général a eu à délibérer sur ce projet de mémorial. Sachez, pour votre information, que l’Assemblée Départementale a décidé, alors que 33600€ étaient demandés en subvention, d’accorder 4000€ maximum, dans la mesure où la Ville de Châlons en ferait autant, ce qui serait le cas selon votre rapport, puisque s’il n’y a pas de subvention directe, la participation à l’aménagement et à l’entretien représenteront des sommes bien supérieures.

    Sachez aussi que ce dossier a provoqué un large débat au Conseil Général -j’ai été le premier à intervenir, mais pas le seul, loin s’en faut et, en définitive, l’Assemblée s’est retrouvée très partagée, puisque le résultat du vote a été celui-ci : 12 pour, 10 contre, et 16 abstentions. Il y a donc clairement un malaise qui déborde des clivages traditionnels. Et il a été prévu une rencontre avec les promoteurs du projet, pour voir si des modifications n’étaient pas envisageables.

    Car bien des interrogations se posent en effet à propos de l’identification de ceux à la mémoire desquels est destiné ce monument.

    La formulation de votre rapport, sans doute repris d’un courrier des promoteurs, est parfaitement ambiguë et permet toutes les interprétations : je cite "tous les tués en Algérie, Tunisie, Maroc, anciens combattants rapatriés, harkis et européens morts pour la France"

    L’expression "tous les tués" est générale, et pourrait donc signifier toutes les victimes des conflits, civiles et militaires, englobant la population civile qui a payé le plus lourd tribut, mais aussi les combattants des armées et groupes luttant pour l’indépendance, et considérés comme Français, du temps où la France redéfinie par De Gaulle, allait de Dunkerque à Tamanrasset. Mais cela ne semble pas être le cas, puisque l’on prend soin ensuite de distinguer trois catégories précises : les anciens combattants rapatriés, les harkis et les Européens morts pour la France. Encore faudrait-il expliquer qui sont exactement les anciens combattants rapatriés, qui, s’ils ont été rapatriés, ne sont pas morts pour la France en Afrique du Nord…

    Près d’un demi-siècle après, les guerres coloniales menées en Afrique du Nord continuent d’être une question passionnée, qui divise l’opinion : il est tout à fait symptomatique que durant 37 ans, la réalité de la guerre d’Algérie ait été officiellement occultée, sous les termes hypocrites d’"opérations de maintien de l’ordre" de "pacification", voire d’"événements". ce n’est qu’en 1999 que le gouvernement a enfin décidé d’appeler cette guerre par son nom, une guerre qui a fait dans un pays comptant environ 10 000 000 habitants au début du conflit entre 300 000 et 500 000 morts.

    Alors, à Châlons, dans le département, vivent aujourd’hui des personnes qui ont eu l’un des leurs mort dans les rangs de l’armée française, et dont la mémoire est déjà rappelée par une stèle sobre qui se trouve près du Monument aux Morts, portant l’inscription ’Aux Châlonnais tombés en Afrique du Nord" ; mais vivent également des personnes qui ont eu des parents tués dans les rangs des armées d’indépendance, ou dans les opérations menées contre les populations civiles.

    43 ans après la fin du conflit algérien, un tel mémorial, dans sa conception actuelle, ne semble pas de nature à favoriser l’apaisement, mais risque au contraire de relancer les tensions.

    Le croquis rudimentaire joint au rapport montre une croix d’Agadès, croix dont on m’a dit qu’elle n’avait aucun caractère religieux, mais croix quand même, dans laquelle risquent de ne pas se retrouver les familles musulmanes ou athées. Et puis vous pouvez noter le décor faisant appel aux contours du continent africain dans son entier, qui exhale un relent de nostalgie colonialiste, un refus de l’évolution historique.

    Pour ces raisons, ce projet, proposé par les Associations avec une unanimité dont il faut savoir qu’elle est essentiellement de façade, ne saurait recueillir notre accord.


    Note
    Cet article relate les péripéties des décisions et des soutiens qui ont précédé la construction d’un Mémorial à la guerre d’Algérie dans la Marne.

    Depuis, ce Mémorial a été construit et il a été inauguré le 16 février 2007.

    Nous vous demandons donc de consulter notre film vidéo de cette inauguration.