Yvonne Hagnauer : résistante, pédagogue et Juste parmi les Nations
dimanche 21 mai 2006

Le 4 juin 2005, au 14 rue Croix-Bosset à Sèvres, le maire M. Kosciusko-Morizet a dévoilé une plaque.
En voici le texte :
« Ici, de 1941 à 1958, s’élevait la Maison d’enfants de Sèvres, animée par Yvonne et Roger Hagnauer (appelés Goéland et Pingouin), deux instituteurs laïques et humanistes, passionnément épris de paix, qui y pratiquèrent, avec une équipe éducative motivée, des méthodes pédagogiques originales dans l’esprit de l’École nouvelle. Sous l’occupation, bravant les lois de Vichy, ils abritèrent, dans la maison, de nombreux enfants juifs et des orphelins ou victimes de guerre de toutes nationalités, ainsi que des adultes en situation irrégulière (étrangers, résistants, réfractaires au STO).
Plus tard, ils accueillirent des garçons et des filles venant de familles en grande difficulté. Goéland et Pingouin poursuivirent leur oeuvre au château de Bussières à Meudon.
Leurs anciens élèves, qui trouvèrent auprès d’eux un refuge, une famille et une inspiration pour toute leur existence, se souviennent avec émotion. Yvonne Hagnauer (1898-1985) a été élevée au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur et a reçu la médaille des Justes de l’État d’Israël ».

Cette histoire commence en septembre 1939, lorsque Yvonne Hagnauer signe le manifeste Paix immédiate, ce qui lui vaut d’être inculpée et radiée de l’enseignement public.
Après avoir exercé divers métiers, Yvonne Hagnauer est finalement sollicitée, en juin 1941, pour diriger un home d’enfants situé à Sèvres et destiné aux mineurs sous-alimentés de la région parisienne.
Très vite arrivèrent des enfants juifs sortis des camps d’internement français, provenant d’institutions juives trop exposées ou ayant trouvé aux frontières un cordon infranchissable.
Ces garçons et filles formaient en 1943 les deux tiers de la population enfantine de la Maison d’enfants de Sèvres.

Pour tous ces jeunes en situation irrégulière, Yvonne Hagnauer obtenait de fausses cartes d’alimentation ou de faux certificats de baptême et de non-circoncision.
Mais en général, les papiers étaient directement fabriqués ou blanchis dans la maison.
On en profitait pour changer les noms des enfants aux consonances étrangères et l’on institua l’usage des totems pour les adultes : c’est ainsi qu’Yvonne Hagnauer allait devenir Goéland pour le restant de sa vie.
Cette dissimulation des véritables identités, née de la nécessité, perdurera jusque dans les années 80.

Cette dernière précaution était nécessaire car le personnel de la Maison d’enfants de Sèvres était composé presque entièrement de proscrits du régime de Vichy.
Vingt-deux adultes y furent hébergés clandestinement sous l’occupation (dont Marcel Mangel, le futur mime Marceau).
Ils étaient juifs, francs-maçons chassés de l’administration, étrangers en situation irrégulière, réfractaires au STO ou résistants.
Au coeur de la zone occupée, une telle concentration de proscrits au sein d’un même établissement et pendant si longtemps paraît aujourd’hui extraordinaire.

Un jour d’août 44, Goéland avait réuni tous les enfants et les adultes dans la grande salle à manger et déclaré :
« Nous sommes libres ! Désormais chacun a droit à son vrai nom ! »
Mais c’est aussi à ce moment que commença l’attente du retour des parents.
« Les récréations restaient souvent muettes. Les enfants suivaient des yeux les avions américains portant les déportés survivants qui passaient au-dessus de la terrasse avant d’atterrir à Villacoublay » écrira un témoin de l’époque.
Un seul enfant vit revenir sa mère.
Les autres durent vivre avec leurs souvenirs, et la Maison d’enfants de Sèvres qui avait été pour eux un refuge provisoire devint leur seule famille.
Ils y demeurèrent souvent jusqu’à leur mariage.
Plus tard, arrivèrent de nouveaux pensionnaires, « les cas sociaux de l’après-guerre : orphelins, enfants de familles dissociées, de familles nombreuses et mal logées, enfants affectivement choqués… ».

Grande résistante, Yvonne Hagnauer fut aussi et surtout une grande pédagogue pendant trente ans, au bénéfice de plus d’un millier d’enfants des deux sexes fraternellement unis, sans distinction d’origines, de religions et de conditions sociales.

Mais ceci est une autre histoire…

Philippe FLEUTOT