Le
plan général de rapatriement
De
Gaulle, 3 avril 1962.
Les anciens supplétifs n'ont pas de famille en France. Pour que leur
rapatriement puisse avoir lieu, il faudrait que leur accueil en métropole
soit organisé, Sinon également leur installation.
Depuis sa séance du 28 avril, le Comité des Affaires
Algériennes a décidé la mise en place en Algérie d'une antenne
du secrétariat d'État aux Rapatriés, de même qu'à Marseille
l'ouverture d'un centre de transit, et par ailleurs,
l'affectation d'un budget afférent aux activités du
rapatriement. Il ne manque que l'ouverture de camps d'accueil pour
que le plan général de rapatriement puisse fonctionner. Ce n'est
que le 17 mai (lettre n° 14162- MA/CC) que le ministre des Armées
accepte de mettre provisoirement des camps à la disposition du secrétariat
d'État aux Rapatriés. Dans ce cadre, c'est le 26 mai qu'il
ouvre le camp du Larzac, et décide la prise en charge par les armées
du rapatriement des anciens supplétifs. Il mettra également le 29
juin le camp de Bourg-Lastic à disposition. Le chef d'état-major
du ministre des Armées donne donc des ordres (note n° 1034-EMIA/ORG
du 26 mai) relatifs à « la constitution et l'encadrement des
détachements de supplétifs à rapatrier - le transport entre
l'Algérie et le camp du Larzac - le fonctionnement du camp,
commandement, installation, hygiène, et entretien.
L'action
sociale des armées mettra également en place un soutien matériel et
psychologique.
Compte tenu des délais nécessaires à l'organisation de
l'accueil, ce ne sont que les 12 et 13 juin qu'embarqueront les
premiers convois de supplétifs rapatriés ; ils arriveront au camp du
Larzac le 16 juin, soit trois mois après le cessez-le- feu et le désarmement
des unités...
Dans le Géryvillois, le premier convoi se formera au poste d'Aïn-el-Orak
le 12 juin au soir. Certains candidats au départ rejoindront de façon
dramatique le maréchal des logis chef Amara M'Hamed, par exemple,
qui sera pris pour cible en ville par des agents du F.L.N., et ne
pourra gagner le convoi que grâce à l'aide ‘un officier S.A.S.,
qui le recueillera dans sa voiture... Dans la nuit, les familles brûlent
tout ce qu'elles ne peuvent emporter... Puis à cinq heures du
matin, le 13 juin, le convoi escorté par des blindés du 23e
spahis fait route vers Oran. Tous arriveront en fin de journée au
port et embarqueront aussitôt. Pour ce qui concerne mes anciens supplétifs,
un deuxième et dernier convoi partira le 9 juillet, pour Marseille et
le camp de Sissonne, dans l'Aisne. Le sous-lieutenant d'Agescy et
moi-même I'accompagnons. A Saint-Denis-du-Sig, à notre passage, il
nous faudra forcer un barrage de l'A.L.N., et l'escorte blindée détachée
par le 23e spahis sera utile... Je n'emmènerai d'ailleurs qu'un
détachement diminué d'une dizaine de spahis célibataires qui, au
moment de partir, profondément ébranlés par les débordements frénétiques
et les défilés de l'A.L.N. le jour de l'indépendance, se détourneront
d'une France vaincue et choisiront de rester en Algérie. Il faut
aussi rappeler que ce n'était jamais facile, pour un ancien
militaire, de gagner la France avec sa famille. Il lui fallait
d'abord échapper à la surveillance de ses voisins, et rejoindre un
poste de l'armée, malgré les contrôles F.L.N. Il lui fallait
apporter aussi la preuve qu'il était « particulièrement menacé
», puis satisfaire à diverses formalités administratives et médicales,
enfin être agréé et inscrit sur une liste soumise à la décision
du délégué en Algérie du secrétaire d'État aux Rapatriés. On
est loin de la déclaration officielle sur la liberté du passage en métropole.
Il lui faut ensuite attendre, sans véritable certitude quant à son départ,
et tout en étant toujours soumis aux pressions de l'environnement.
Le haut commissaire estimait à sept mille le nombre des demandes de
rapatriements déposées avant le 1er mai. Quinze jours plus tard,
elles ne seront plus que cinq mille.
Il
faut également savoir que dès le 21 juin, soit huit
jours après le départ pour la France des premiers convois, le comité
des affaires algériennes décidait que « l'intervention
d'initiative ne devra être envisagée pour assurer la protection de
nos Forces et celle de nos nationaux que dans les cas de légitime défense
ou d'attaque caractérisée » (F 60-MA 1373). Il n'est
donc plus question de voler au secours d'anciens supplétifs menacés.
Toutefois, sur place, le général Fourquet, commandant en chef
jusqu'au 23 juillet, ne reviendra pas sur ses directives antérieures,
« les secours seront portés d'initiative et sur le champ...
par les personnes ou les groupes de militaires se trouvant sur les
lieux ».
Une
déclaration est quand même assez significative, c'est celle de
Louis Joxe à l'Assemblée nationale le 28 juin « Les
officiers qui veulent ramener leurs hommes font preuve d'un condamnable
instinct de propriétaire, exercé sur des personnes dont ils violent
la liberté de choix afin de constituer en France des groupements
subversifs ».
De
plus, dès le 19 juillet, le ministre des Armées demande au
ministre d'État l'arrêt de l'accueil des anciens supplétifs
dans les camps militaires (lettre n° 195886 MA CC/19 juillet 1962).
Les capacités du deuxième camp ouvert, Bourg-Lastic, se trouvent
pratiquement épuisées. Le nombre des ex-supplétifs et familles s'élève
à 11 486 personnes, 5 894 au Larzac et 5 592 à Bourg-Lastic, soit
peut-être 3 000 à 4 000 supplétifs. «... Les moyens mis en
oeuvre, tant au point de vue du personnel, que des locaux et du matériel
représentent pour les armées une somme de charges et d'efforts
considérables, qu'il est malaisé de maintenir et qu'il ne peut
être question d'accroître. L'armée est ainsi arrivée à la
limite du concours qu'elle peut accorder... et si de nouveaux supplétifs
devaient arriver en métropole, elle ne serait plus en mesure d'en
assurer l'accueil, même à titre provisoire. C'est dans ce sens
que je me permets de vous demander une intervention rapide et ferme,
de votre part, auprès de notre représentant en Algérie.
Or
à partir du 5 juillet, les massacres organisés ont débuté dans
toutes les régions d'Algérie. Les archives le montrent
abondamment. Le commandant supérieur en Algérie en rend compte les
6, 19 et 24 juillet. La presse également le relate « À partir
du 10 juillet, tous les anciens harkis, moghaznis et autres partisans
armés ou non de la France ont été arrêtés en masse, en Oranie en
particulier » (Le Figaro, 28 juillet).
Pourtant
le ministre ajoute, dans sa correspondance à Louis Joxe : «
Il semble d'ailleurs que, les intéressés ayant eu le temps et la
possibilité d'apprécier les conditions de leur reconversion en Algérie,
les options pour la métropole qui pourraient aujourd'hui se
manifester, ne devraient être le fait que de quelques rares
individus, pourvu que soit vérifiée soigneusement la justification
du départ sollicité et que soient déjouées toutes manoeuvres,
inconscientes ou mal intentionnées, pour, maintenir le courant des départs
».
Quatre
jours plus tard, le 23 juillet, le ministre d'État, Louis
Joxe, écrit alors à notre ambassadeur Jeanneney, haut représentant
de
moi-même.
Le
rapatriement des anciens supplétifs est donc pour le moins suspendu.
N'y avait-il réellement plus de place en France, dans les
camps, les Écoles militaires et les centres mobilisateurs pour
accueillir des militaires rapatriés ?
Sur
place en Algérie, la situation des anciens supplétifs ne s'améliore
évidemment pas... Le général de Brébisson, nouveau commandant
supérieur, adresse au ministre des Armées le message suivant (n°
1820 / CSFAFA / EMI / MOR du 4 août) : « Épuration menée par
les populations et l'A.L.N. envers ex supplétifs se poursuit avec une
violence accrue. De ce fait, 2300 personnes ont demandé asile et ont
été recueillies... Situation pitoyable d'anciens compagnons
d'armes menacés émeut à juste titre cadres et troupes... honneur
vous demander instamment autoriser embarquement vers métropole
ex-supplétifs menacés, tant que pouvoir central algérien se révélera
incapable faire cesser violences à leur égard... ».
Le
directeur du cabinet du ministre répond le 6 août (n°04433/MA/CM)
: « En raison sujétions nées du retour des unités d'Algérie
et de l'accueil des réfugiés, les possibilités d'accueil de nos
camps sont provisoirement épuisées... Prendre les dispositions nécessaires
pour assurer localement sécurité et hébergement ex-supplétifs
menacés... ».
Le
général de Brébisson insiste, par message n° 1858/ CSFAFA/EMI/MOR
du 11 août : « Du fait poursuite épuration violente, nombre
de personnes recueillis en accroissement quotidien... Cette situation
devient de plus en plus préoccupante... honneur renouveler demande
autorisation embarquer vers métropole ex-supplétifs menacés... ».
On
ignore s'il y a eu réponse du ministre des Armées, mais le 24 août,
le général commandant supérieur en Algérie adresse à ses
subordonnés la note suivante n° 1920/CSFAF/EMI/MOR : « Le général
commandant supérieur a entrepris de nombreuses démarches pour
obtenir le transfert en France des harkis actuellement en danger... La
principale difficulté qui s'oppose à ce transfert est
l'impossibilité de donner du travail en France aux ex-harkis et
moghaznis rassemblés dans les camps. Toutes les tentatives faites ont
été extrêmement décevantes... Il semble que la plupart des Algériens
ainsi déplacés hors de leur pays soient inadaptables... Il est
possible que les efforts faits par l'ambassade et le commandement
pour obtenir le transport en France des quelque 4 000 personnes
actuellement dans les camps et les unités d'Algérie aboutissement
à bref délai... On peut penser qu'après cet afflux, il n'y aura
plus que des cas isolés.., Une fois opéré, s'il est décidé, le
transfert de ces 4 000 Algériens, le gouvernement ne sera plus en
mesure d'absorber en France d'autres réfugiés de cette catégorie...
Il est donc essentiel d'orienter les commandants de divisions de façon
qu'ils préparent leurs cadres à cesser de donner asile à des Algériens,
sauf dans des cas très exceptionnels... Enfin, il y a lieu de ne procéder
en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis
ou de leurs familles.
Les
anciens harkis, moghaznis et spahis que nous avons ramenés les 13
juin et 9 juillet étaient un peu plus de trois cents personnes. Ils
ont quitté les camps d'accueil au début de 1963. Grâce au
concours de maires efficaces et au dévouement de quelques amis, ces
semi-nomades de l'Atlas saharien ont été établis dans des hameaux
de Lozère, et ont aussitôt travaillé soit à la construction du
barrage EDF de Villefort, soit sur divers chantiers locaux, et par la
suite, aux mines d'Alès, ou en usine chez Michelin ou Perrier, etc.
Ceci sans compétences particulières de notre part ni concours
financier significatif. Chacun de nous poursuivant par ailleurs ses
activités professionnel. Ces « Algériens » Français
ont trouvé de la sorte ce palier d'intégration qui leur était
sans doute nécessaire, avant de se disperser dans plusieurs villes de
France.
Étaient-ils
vraiment inadaptables ? Nous sommes ailés au camp du Larzac au mois
d'août de 1962. Les propositions d'emploi qui étaient faites aux
anciens supplétifs ne comportaient pas, le plus souvent,
l'accompagnement des familles. Or, dans la situation dramatique qui
était la sienne, aucune famille ne voulait se séparer.
Les
transferts officiels d'anciens supplétifs en France
reprendront toutefois à partir du 19 septembre à la suite
d'une note du Premier ministre au ministre des Armées : «
A la suite des demandes qui ont été présentées par le général
commandant supérieur en Algérie, ainsi que par notre ambassadeur,
j'estime nécessaire d'assurer le transfert en France des anciens
supplétifs qui sont actuellement en Algérie, et qui sont venus
chercher refuge auprès des forces françaises, sous la menace des
représailles de leurs compatriotes...
Les
anciens supplétifs seront donc à nouveau dirigés vers les camps
d'accueil en France. D'autre part, en raison des rigueurs de
l'hiver qui approche, les rapatriés des camps du Larzac et de
Bourg-Lastic seront transférés sur les camps de Rivesaltes et de
Saint-Maurice l'Ardoise.
Un message du cabinet du ministre des Armées, adressé au
commandement en Algérie (n° 5945/MA/CM) en date du 23 octobre
précisera encore : « Transfert reliquat musulmans regroupés
sous protection armée sera effectué à partir 10 novembre... Capacités
absorption camps devant être atteintes après transfert ces
personnels estimés à 6500, aucune promesse transfert en métropole
ne devra plus être faite à musulmans qui demanderont protection armée
française ».
Malgré
tout, quelques transferts auront encore lieu... Et on estime en général
que vingt mille personnes, supplétifs et familles, auront été
rapatriés en 1962, près de quinze mille en 1963 et cinq mille en
1964-1966, y compris les prisonniers libérés à la demande du
Gouvernement. Il faut ajouter 3 200 engagés démobilisés au camp de
Sissonne, soit environ 10000 personnes, familles comprises. Si l'on
évalue, comme plusieurs historiens, à près de 40 000, le nombre de
ceux qui sont arrivés en France sans aide officielle, c'est
environ 90 000 Français musulmans d'Algérie qui ont été rapatriés
à la fin de la guerre d'Algérie, soit peut-être 15 000 à 20 000
anciens supplétifs ou engagés, au maximum.
Au
début de 1961, l'action militaire du Gouvernement en Algérie avait
abouti à l'élimination de la plus grande partie des maquis du
F.L.N. Plus de 200 000 algériens musulmans combattaient à ce
moment dans l'armée à des titres divers, appelés, engagés ou
supplétifs.
Dès
le 19 mars à Saint-Denis-du-Sig, en Oranie, les premiers harkis
seront assassinés, seize hommes et une femme, et ce massacre déclenchera
une émeute. Ce n'est qu'un mois plus tard que les armées
prendront de premières mesures pour protéger les anciens supplétifs.
Ce n'est que trois mois après les licenciements que les premiers
rapatriements du « plan général » seront effectués. Pendant ces
temps d'indécision - ou de non décision - les supplétifs seront
soumis à des pressions qui leur seront finalement fatales. Il eût
fallu organiser le rapatriement des combattants musulmans « menacés
» dès leur désarmement. Le Gouvernement avait été prévenu. En
octobre et en novembre 1961, un questionnaire, avait été adressé
par le ministre d'Etat aux préfets en Algérie. En réponses ils
avaient averti « Les musulmans engagés à nos côtés ne
seront pas protégés. La seule protection efficace pour eux sera le
transfert en métropole ». Mais les préfets ajoutaient également
« Les musulmans ne souhaiteront pas quitter leur pays... Ils
devront être informés du caractère relatif des garanties ».
Attachés à leur terre et à leur manière de vivre, ils
n'imaginaient pas non plus un pareil abandon.
Ne pouvait-on aussi prévoir que le F.L.N. voudrait éliminer les
anciens harkis, témoins sinon acteurs de son échec militaire, afin
d'instaurer ce mythe d'un peuple se libérant de l'emprise
coloniale par la force et uni, et mieux ainsi réaliser
l'indispensable cohésion nationale autour d'une origine
glorieuse?
On
connaît ce tract du F.L.N. en 1961 « L'heure de la victoire
approche. Où irez-vous après ? L'ennemi retire ses fils et vous
fait avancer les premiers... Pour qui mourrez-vous ? Demain les colonialistes
français vous abandonneront, les métropolitains ne voudront jamais
vous laisser pénétrer leur terre... Désertez... Abattez vos
officiers assassins...
Ils n'ont pas abattu leurs officiers, ils n'ont pas non
plus déserté, sinon en mars 1962, quand ils se sont vus abandonnés.
De Gaulle pourtant n'a jamais fait grand cas de ces combattants «
Il faut se débarrasser sans délai de ce magma de supplétifs qui
n'a jamais servi à rien... », déclarait-il le 3
avril, au cours d'une séance du comité des affaires algériennes.
Rien d'étonnant que dans une note du 7 avril, Louis Joxe ait alors
écrit, parlant des harkis et des moghaznis : « De toute
manière, on fera effort pour maintenir ces personnes en Algérie ».
Qui
peut refuser de voir la responsabilité du Gouvernement de la France
dans le drame des harkis en 1962 !
(Extraits d'un tract diffusé aux Harkis par le Commandement militaire en Algérie après le cessez-le-feu) :
HARKIS !
Les combats ont cessé la paix est revenue dans
votre ays. Chacun de vous, avec l'aide de la France, pourra - si
Dieu le veut - bâtir à son gré son avenir en Algérie ou en Métropole.
Harkis, l'heure est venue de choisir.
VOICI CE QUE VOUS OFFRE LA FRANCE
Si vous désirez continuer porter les armes, il vous sera possible
de souscrire un engagement militaire...
Si vous préférez rentrer directement dans la
vie civile, vous percevrez la prime de recasement... Un délai de réflexion
vous sera accorde. C'est ainsi que vous pourrez souscrire un
contrat de six mois pour servir, à titre civil, en qualité
d'agent contractuel des armées... Vous n'aborderez pas la vie
civile comme l'enfant nouveau-né aborde la vie.
En effet, elle est prête vous donner, pour peu
que vous l'y encouragiez par votre travail : un emploi - un
toit - des ressources (priorité d'embauche, aide à la
construction, prêts de semences et d'argent pour achat de bétail,
accès à la petite propriété, aide à l'artisanat rural).
HARKIS
!
Tous ces avantages ne peuvent vous être accordés
que dans le respect des conventions qui vous lient encore à
En désertant vous emportez souvent votre fusil.
Personne ne vous l'échangera contre une charrue. A l'heure de
