Nous reproduisons ici la série d’articles tels qu’ils sont parus dans le journal « l’Union » à partir du lundi 4 août 2008.
Si plus aucun poilu n’est là aujourd’hui pour raconter, vous êtes nombreux, enfants, petits-enfants, cousins, proches, à avoir conservé des documents, des témoignages, des photos, d’aïeux plus ou moins proches qui ont vécu cet enfer.
À partir du lundi 4 août, nous vous proposons de relater l’histoire de plusieurs soldats dont vous nous avez confié les carnets, l’histoire.
• Georges Corvisier, fondeur, dans l’enfer de Verdun,
• Henri Baronnet, de Prosnes,
• Georges Faleur, médecin aide majeur d’une l’ambulance du 52e régiment d’infanterie qui a rédigé neuf carnets de 1914 à 1916,
• Jules Duc, matricule 010409.
• Fréderic Berger, le plus français des Luxembourgeois,
• Emile Guichon, de Jouy-lès-Reims, blessé deux fois et fait prisonnier à Champlat-et-Boujacourt,
• Lucien Foléa, de Reims, chauffeur de maître,
• Albert Thibault a payé de sa personne,
• Adrien Leclerc : Grâce à Pétain, Adrien Leclerc n’a pas perdu le Nord
• Maurice Leefson , de Cayenne aux tirailleurs sénégalais
• Léon Satabin, une gueule cassée à Verdun
• Maurice Lassale, de Sillery, parti en 1914 et tué le 26 septembre 1915 aux environs d’Auberive.
• Elisée Millard, de Bermericourt.
• Etienne Krier, artiste peintre rémois et bien d’autres encore dont vous avez voulu saluer la mémoire par l’intermédiaire de l’union.
Journal « l’Union » 080804a - Marne
Georges Corvisier.
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Georges Corvisier a fait partie des peu nombreux rescapés de Verdun-Douaumont.
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La rémoise Monique Corvisier a bien voulu nous parler de son père Georges Corvisier, mobilisé le 1 er août 1914 à Verdun. Gazé, mais ayant échappé à l’enfer, il est mort en 1953.
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Dopé par du schnaps, il montait baïonnette au canon au fort de Douaumont.
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Quand il est revenu de la guerre, la fonderie de son père avait été détruite.
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« Né en juillet 1890, papa avait fait son service militaire au 161e Régiment d’Infanterie. Mobilisé dès le 1er août 1914, il est affecté au 164e RI (10e puis 7e compagnie). »
Comme beaucoup, il a chanté « Ferme tes jolis yeux » en se rendant à la gare de Reims. Ses trois frères sont aussi invités à combattre pour la Nation : Gustave l’aîné, reviendra à la mort de son père, écrasé dans sa fonderie bombardée, le même jour que l’incendie de la cathédrale (20 septembre 1914). Albert fut dirigé dans l’artillerie et Maurice, du 41e RI. , blessé gravement et transporté au Val de Grâce saturé est mort à la Salpêtrière le 23 juillet 1919. Son corps repose au Mémorial d’Ivry-sur-Seine.
Le papa de Monique combat à Verdun et les alentours dans les hauts lieux : Douaumont, le fort de Tavannes. « Dopé par du schnaps, même s’il n’avait naturellement pas froid aux yeux, il montait baïonnette au canon à chaque offensive ». Il en parlait après avec ses copains. « Il buvait son urine dans un seau car ça manquait de ravitaillement au fort de Douaumont. Il était plein de poux. Il avait de la boue jusqu’aux genoux dans les tranchées. Un jour, il a tué un Allemand, presque involontairement, il n’avait pas le choix… Il avait les larmes aux yeux quand il en parlait. » Il évoquait souvent les parpaings (les obus) lancés sur Cumières Mort Homme, déclaré ensuite village mort pour la France.
Georges Corvisier a aussi été désigné pour faire partie d’un peloton d’exécution pour fusiller un Français « qui s’était dérobé ». Ils étaient dix ou douze et aucun ne savait qui avait son fusil chargé. Est-ce pour cette raison qu’il n’a jamais voulu accepter de grade ? Il admirait par contre Clemenceau qui « avait rappelé au front les embusqués de Paris. »
1915 : le Rémois est gazé à l’ypérite à Douaumont. « Le sang pétait par les yeux et les oreilles. Il a eu les poumons brûlés, presque détruit. Après il avait souvent des syncopes. » Il a été soigné à Clermont-Ferrand, puis à Cannes. A son retour, il y a eu tant de pertes qu’il passe à la 30e, 32e puis 25e compagnie. On l’éloigne du front en mai 1916 pour maladie, mais on retrouve sa trace en 1917-1918 aux aciéries de Nanterre où, en fondeur, il fabrique des obus.
Fin de la guerre, à 31 ans, il épouse une Belge, Valentine Bernard.
Lors de la débâcle, en 1940, Georges n’était pas très fier des Français qui sont partis comme des lapins. « Moi, » disait-il, « j’ai fait la guerre qu’on a gagnée. » « Je me souviens aussi », ajoute Monique Corvisier, « quand durant la Seconde Guerre mondiale on allait voir la famille à Rilly-la-Montagne, il fallait arrêter avant le tunnel et se taper plusieurs kilomètres à pied. Les Allemands qui fabriquaient des V1 demandaient nos papiers. Ils ne demandaient jamais rien à mon père quand ils voyaient les rubans de toutes ces décorations. »
Georges Corvisier est décédé le 12 mai 1953. Il est enterré au cimetière du sud.
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080805a - Marne
Parti à la guerre le 2 août 1914, Henri Baronnet ne reviendra qu’après plus de cinq ans d’absence.
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Le fermier a envoyé plus de 170 cartes à sa famille.
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Françoise Derrière de Reims et son frère ont retrouvé 170 cartes postales de leur grand-père Henri Baronnet, fermier à Prosnes, parti à la guerre à l’âge de 35 ans alors qu’il était père de deux enfants. Christian Lantenois
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L’ancien moulin carré, propriété de son épouse, juste avant la guerre.
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Le moulin carré détruit sert vite de poste
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L’abondant courrier d’Henri Baronnet, de Prosnes, raconte la Première Guerre mondiale à l’échelle humaine. L’agriculteur marnais reste pudique et ne parle pas des horreurs vues dans les tranchées.
1.- Les non-dits d’Henri Baronnet, agriculteur à Prosnes
CE n’est sans doute pas la fleur au fusil qu’Henri Baronnet, agriculteur à Prosnes, marié et père de deux enfants : Madeleine, deux ans et demi et Louis, trois mois, part à la guerre le 2 août 1914. Comme 58 autres des 377 habitants de son village. Affecté au 46e territorial d’Infanterie, 9e compagnie, 3e bataillon à la place de Verdun, il ne reviendra au village qu’après plus de cinq ans d’absence. Soutenu par sa famille proche : son beau-frère Henri Thiérart, d’Epoye, lui aussi sur le front ; des cousins, cousines et copains qui lui ont adressé des dizaines de cartes et lettres, Henri Baronnet a, de son côté, envoyé pas moins de 170 cartes postales « conservées comme de pieuses reliques et sauvées lors de l’exode de 1940 ».
Mais secret, pudique, Henri Baronnet a toujours caché à sa famille les horreurs de la guerre.
Alors qu’une guerre de position s’organise sur les Monts de Champagne, juste au-dessus de Prosnes, Henri Baronnet demande qu’on lui envoie une photo de sa petite « Madaine ».
Septembre 1914 : Prosnes est bombardé, les maisons brûlées, pillées ou percées par les obus. Lucie Gallois, une habitante du village est même morte de frayeur…
En exode à Sainte-Savine, Amélie (née Carré), son épouse, adresse au poilu une carte de la cathédrale intitulée « le crime de Reims. » Décembre 1914 : il apprend que Prosnes est cité dans le journal « l’Illustration » comme un village où il ne reste plus que sept maisons debout.
1915 : On apprend au hasard des courriers des uns et des autres, que la cathédrale est complètement démolie et que « les maudits boches ne cessent de tirer dessus », qu’Henri Baronnet à toujours la mine très fraîche et que son beau-frère est en Bretagne où l’on compte sur lui pour mettre les moissonneuses en train. Desauter, un copain blessé est optimiste.
En juillet il espère que la providence leur fera passer l’hiver près de leurs femmes plutôt que dans ces maudites tranchées.
Il apprend que le mari de Mme Rousseau, de Lavannes, a été tué d’une balle au front. Si Henri B. envoie des mots doux à sa chère petite gosse ou à ses deux moineaux, d’autres poilus se lâchent.
« Dans les tranchées on respire une odeur cadavérique épouvantable ou l’on coudoie des cadavres à chaque pas. » Pudeur oblige, Henri B. lui ne parle jamais des horreurs évoquées entre soldats dans leur courrier, précise Françoise Derrière : « la boue, le froid, le manque de sommeil, la vermine (poux, puces, rats), les maladies, la faim, la soif qui pousse les soldats à boire dans une flaque ou un trou d’obus avant d’y découvrir un cadavre ; les gaz qui brûlent les yeux et la gorge, font cracher le sang et mourir à petit feu ; la peur au ventre lors des assauts répétés meurtriers où les camarades tombent comme des mouches à vos côtés, sous les balles des fusils, embrochés par les baïonnettes ou prisonniers des fers barbelés, déchiquetés par les grenades et les obus. »
Dans ce même secteur 149 qu’Henri B., un poilu écrit le 25 octobre 1915 : « j’ai toujours mal aux dents. Que le temps me dure que ça soit fini. Si ça dure encore longtemps, j’aime autant être tué car on souffre trop. J’ai toujours mal à la tête. Je voudrais que ça finisse ou que l’on nous tue : ça serait le meilleur de tout. »
Alain Moyat
2.- La colère du caporal Henri Baronnet
En 1916, le caporal François Baronnet, qui en voit des vertes et des pas mûres et a laissé une femme et deux enfants à la maison, menace de foutre le camp s’il n’a pas de permission.
Le retour au pays ne fut pas facile pour le paysan qui n’avait plus de toit.
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Amélie, Henri, Madeleine et Louis Baronnet.
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Comme la quasi totalité du village, l’église de Prosnes était en ruines.
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C’est tout ce qu’il reste du moulin familial.
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NOVEMBRE 1915, donnant une impressionnante liste de la ration quotidienne, le caporal Henri Baronnet affirme qu’il n’a jamais rien mangé de meilleur sur le front. « Quand la roulante peut atteindre les lignes ! »
24 avril 1916 : Henri Baronnet est heureux, il a reçu la bagatelle de 14 lettres.
Mais dans tous les pays traversés, quoique c’était de nuit, il dit avoir vu bien des misères.
Comme la population, les soldats sont las d’une guerre qui s’éternise. En novembre 1916, Henri est blessé à la jambe en tombant dans un abri.
Il est évacué à Amiens.
Amaigri, il attend une perm’qui n’arrive pas. Il se fâche : « Si on me la refuse, je fous le camp quand même (7 décembre 1916). Puis, de Wailly (Somme) : je suis fatigué car on ne dort presque pas, et comme nourriture, peau de balle. On croûte où on peut et à peu près à nos frais, aussi le porte-monnaie s’aplatit. »
1917 : Henri Baronnet n’adresse pas de cartes au début de l’année. Il apprend que sa petite Madeleine a une otite carabinée.
Le 19 mars, il adresse une carte « cadran de l’amour » à son Amélie chérie.
Avril-mai : c’est la grande bataille de Prosnes d’où est originaire le caporal. « L’Illustration » parle de la reprise du Mont Cornillet.
Dans les états-majors, on doit faire face à des mutineries sur le front, de fraternisation avec l’ennemi, de vent de mutineries dans 45 divisions. Il y aurait eu 412 condamnations à mort. Août 1917 : Henri Baronnet est en Haute-Saône. Il a quitté la vie des tranchées. Il refuse les colis.
Il bénéficie un mois plus tard d’une permission à Châlons grâce à un coup de pouce du commandant Aubry. Mais il se désole. « C’est la 4e fête de Prosnes que nous ne verrons pas. En reverrons-nous jamais ? »
21 février 1918 : Henri Baronnet adresse un courrier à son beau-frère Henri Thiérart qui vient d’obtenir la croix de guerre.
Il le chambre un peu. « C’est toujours deux jours en plus […] Je n’ai pas besoin de croix de guerre pour prendre deux jours à ma prochaine perm, sois-en sûr. Je m’en fous de ce qui peut arriver. Je me porte bien. »
Prosnes a été dégagé du 4 au 6 octobre.
La vision est terrible rapporte Prim Berland : « Des formes blanches s’élèvent où a dû être Prosnes. Ce sont les pans de murs blanchis par la sécheresse et qu’éclaire un soleil splendide. Derrière s’élèvent d’autres masses blanches ; ce sont les monts, retournés par les bombardements successifs. […] L’église n’est plus qu’un énorme tas de décombres. Le cimetière a beaucoup souffert et des tombes sont éventrées ».
À partir de cette période il n’y a plus de cartes postales d’Henri Baronnet et deux seulement de son beau-frère.
Henri Baronnet qui a fait toute la guerre 14 comme simple caporal a été décoré à l a fin de la guerre pour bravoure de la Croix de guerre, étoile de bronze.
Sa fille Madeleine a 7 ans et son fils Louis 4 ans.
1919. les maisons en carreaux de terre sont en ruines. Le quartier général Mouchy se tenait dans la cave de la maison Baronnet.
Le moulin Carré (de son épouse), en ruines ne sera pas reconstruit. Le temps des moulins à vent est révolu.
Alain Moyat
La guerre est finie, mais pour les deux Henri, ce n’est pas encore le retour au pays. Henri Baronnet attend longtemps l’ordre de démobilisation. Henri Thiérart a dû suivre son corps en Allemagne, puis dans l’Alsace libérée.
Pas si simple de revenir habiter dans le village exsangue. Il faut faire une demande de maison provisoire ou de baraque. Il faut attendre 1921 leur dit-on pour avoir une maison provisoire. A cette date, Prosnes ne compte plus que 292 habitants. « Pour Henri et Amélie tout est à recommencer à zéro, reconstituer le cheptel disparu, acheter de nouvelles machines et des outils neufs avec les dommages de guerre. »
Henri et Amélie reprennent la culture, avec toutes les difficultés que cela représente après la guerre raconte Mme Derrière. Les terres sont retournées par les bombardements.
On verra durant des décennies des trous de bombes et d’obus, des sapes qui s’ouvrent soudain sous les pas des chevaux qui risquent de s’y enfoncer et de se blesser, des obus, grandes, torpilles, cartouches qui risquent d’exploser au contact des engins agricoles ou lors des manipulations imprudentes par des adultes qui veulent récupérer le métal ou par des enfants curieux inconscients du danger.
Une noce a ainsi été endeuillée : leur cousin Jules Francart a été tué par une explosion le 9 septembre 1919 au Mont Perthois.
Dans les années 1950 Louis Baronnet, le fils d’Henri a manqué de mourir. Dans un bois du côté de Baconnes, il a jeté des branchages dans un trou d’obus pour s’en débarrasser et y a mis le feu. De l’autre bout du village on a entendu l’explosion.
Heureusement Louis était du bon côté.
Journal « l’Union » 080807a - Marne
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Le Dr Faleur avec une équipe médicale.
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L’ambulance mobile du Dr Faleur dite « la joyeuse ».
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Durant toute la guerre, près ou à l’arrière du front, le Dr Georges Faleur, passionné de photo a mitraillé un peu partout.
Il lui arrivait même souvent d’improviser des labos photos pour développer immédiatement les vues qu’il avait faites comme cet instantané : des soldats qui traient des vaches à Evigny. |
1- Les neuf carnets du Dr Georges Faleur
LE Dr François Faleur, de Reims, nous a communiqué les neuf carnets écrits par son grand-père le Dr Georges Faleur, mobilisé le cinquième jour de la guerre, à l’âge de 38 ans comme médecin aide-major 2e classe à l’ambulance 1 de la 52e division d’infanterie de réserve.
Dans ces neuf carnets forts lisibles, qui ont fait l’objet d’une étude critique par Laëtitia Leick du centre régional universitaire lorrain d’histoire (1) le Rémois Georges Faleur, médecin d’arrière-front, raconte, sans doute plus pour oublier la déchirure familiale que laisser une trace dans l’histoire, son quotidien médical à l’ambulance.
Du 6 août 1914, jour de son départ en train d’Amiens au 2 mars 1917, il écrit pour combler son ennui de ne pas assez agir, son attente, son sentiment d’inutilité dans une guerre qui s’éternise. Ses écrits sont forts intéressants puisque le médecin a passé la plupart de son temps dans le département et principalement à Reims et dans son arrondissement.
Mariée à Léone Vieillard, fille d’un médecin de Ribemont (Aisne), père d’un petit Paul, Georges Faleur, comme quatre millions de Français le feront d’ici août 1914 part rejoindre son lieu d’affectation.
A 6 h 50 du matin, le jeudi 6 août, béni par sa grand-mère, il prend le train après des au revoir déchirants. « La gare est pleine de mobilisés […] J’embrasse bien fort grand-mère et Léonie. Ce sont nos derniers baisers avant longtemps, avant combien de temps ? Tous, nous faisons bonne contenance, mais ces adieux-là sont loin d’être gais. Enfin, il faut savoir faire des sacrifices pour l’honneur du nom français. Et puis, les mauvais jours que nous allons passer assureront la tranquillité de nos enfants. » Saint-Quentin, Tergnier, c’est à Amiens qu’il fait connaissance à la direction du service de santé de ceux avec qui il va faire campagne.
Du 13 au 31 août : avec son ambulance n° 1 dite « la joyeuse » et dont la devise est « tout s’arrange », Faleur rejoint les Ardennes via Paris, Laon. Découverte de Liart, Aubigny-les-Pothèes par une chaleur accablante, d’Ham-les-Moines, « sale pays qui pue le fumier et le purin » et où l’accueil est détestable.
« Pas un verre de bière ». Nuit dans le foin. La préoccupation principale semble être la recherche de nourriture et de boissons. La guerre semble loin. Rimogne, Etion, découverte de Charleville.
Dimanche 16 août : c’est alors qu’il se trouve dans une église que Faleur entend une forte détonation : « c’est le premier coup de canon que nous entendons, un petit frisson passe sous la peau. On se demande quel effet il a produit et au désavantage de qui. » De la guerre, jusque-là, il n’avait encore entendu que quelques coups de fusil sur des aéroplanes. Pas de courrier. Faleur observe son environnement, s’amuse à Etion de voir le garde champêtre précéder ses annonces de roulement de bâton sur une vieille poêle à frire ! Surveillance de manœuvres de brancards faites par les infirmiers, traite des vaches à Évigny, le docteur raconte sa vie au quotidien.
« Quelle bonne nuit je viens de passer à Bétheniville. J’ai lu avec plaisir l »’écho du 29 août » puis je me suis endormi jusqu’à 8 heures ce matin (NDR : 1 septembre 1914). Suis arrivé au cantonnement où les camarades se mettaient à table, car le départ est, parait-il, fixé à 10 heures pour Moronvilliers où nous arrivons à 2 heures après avoir traversé un pays aride, coupé de bois de pins. Moronvilliers est un sale petit trou où on ne trouve absolument rien : trois ou quatre fermes peut-être […] Malgré tout il y a un bureau de tabac et de cigares vivement enlevés… »
Il raconte aussi son passage au château de Romont à Puilsieux converti en ambulance avec le comte Chandon de Briailles. « Vrai décor féerique ! Dans une vaste véranda, jardin d’hiver converti en ambulance, une quarantaine de lits attendant des occupants. Le comte, portant la médaille de la Croix-Rouge sur la poitrine nous reçoit ayant près de lui une personne aimable revêtue d’une blouse blanche. Comtesse ou infirmière ? […] Nous passons dans la salle à manger où nous dégustons du bon champagne en dégustant du saucisson et du gigot froid.
Pendant ce temps, on prépare les 18 chambres que vont occuper les officiers. Nos hommes sont logés à la ferme : un souper les attend également […] Nous gagnons à deux heures des couches luxueuses : les objets les plus précieux ont cependant été enlevés. »
Arrivée dans le Sud-Ouest marnais où la bataille de la Marne est engagée. Joffre avait insisté. « Au moment où s’engage une bataille d’où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis, et se faire tuer sur place, plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée. »
(1) Le journal a été publié en 2007 par le centre universitaire lorrain d’histoire, site de Metz. Édition critique de Laëtitia Leick. Imprimerie Pierron à Sarreguemines.
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080808a - Marne
2.- Le Dr Faleur, au cœur de la première bataille de la Marne
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Les jeunes recrues qu’on voit ici à la veille du conflit n’auraient jamais osé imaginer l’horreur de la guerre.
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Des monceaux de cadavres après une terrible bataille.
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Une batterie d’artillerie dans les marais de Saint-Gond.
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Après le combat. Une pause à Marson. Au début de la Première Guerre mondiale, habillés avec des tenues rouge et bleu les soldats faisaient des cibles particulièrement voyantes.
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Pierres-Morains, Fère-Champenoise, à la ferme Sainte-Sophie, l’ambulance du Dr Georges Faleur accueille 80 blessés. Il voit son premier champ de bataille : « A droite et à gauche de la route, on voit des tranchées, et de temps en temps, un cadavre dans la plaine. Je vais, de près, en reconnaître ainsi au moins une quinzaine et j’éprouve une indicible tristesse. »
A Connantre, il voit en deux jours 444 blessés. 133 Allemands et 311 Français que le docteur aide à embarquer en train. A La Normée, le spectacle est épouvantable. « Partout on voit des cadavres, français, allemands, chevaux. Sur les côtés de la route, dans les champs, les bois, dans les fossés, les tranchés, on ne voit que du gris et du rouge. Par endroits, les cadavres sont entassés les uns sur les autres. Il y a des corps à corps terribles, ailleurs les cadavres sont alignés. Il semble qu’officiers et soldats ont dû être tués pendant leur sommeil, sans avoir fait un mouvement […] Le sol est jonché de bouteilles de champagne vides. […] La bataille a duré cinq jours et, de tout ce champ de bataille que nous traversons depuis plusieurs kilomètres, il se dégage une odeur sui generis. »
A Clamanges, ils évacuent plus de 800 blessés dont 300 étaient empilés dans l’église. « L’odeur est infecte. Il y a une grande quantité de membres gangrenés […] Les blessés demandent qu’on éloigne d’eux leurs camarades gangrenés tellement l’odeur est infecte. Il y a de gros déchets dans cette ambulance puisqu’à midi il y a déjà une soixantaine de décès. […] Nous n’avons pas le temps de refaire tous les pansements, nous voyons seulement ceux des Français. »
Retour vers le Nord vers Beaumont-sur-Vesle, les Petites Loges. « Nos troupes avancent, ne laissant aucun répit aux ennemis. Hier (le 12 septembre) il y a eu une grosse affaire à Reims où nous aurions fait 1.500 prisonniers ».
Réapprovisionnement en pansements à Mourmelon-le-Grand. Surprise à Mourmelon-le-Petit : les portes et persiennes ont disparu : « Les Allemands en ont recouvert leurs tranchées. » Retour aux Petites Loges. De nombreux blessés affluent des ambulances de Sept-Saulx et de Thuizy. Tant et tant que l’ambulance de Faleur est obligée de les refuser. « Nous ne disposons plus du moindre coin, les blessés sont littéralement les uns sur les autres. Il fait un temps épouvantable, les blessés arrivent les vêtements ruisselant de pluie, ils sont glacés et nous n’avons que de la paille pour les couvrir. On leur donne du thé, du bouillon chaud, mais c’est navrant d’assister à ce spectacle et d’entendre les plaintes des blessés gelés. »
Évacuation de blessés vers Châlons avec un convoi automobile. Du 14 au 17 septembre son ambulance traite et évacue 1.017 soldats : 571 grands blessés, 466 blessés légers. Sur 571, 519 ont reçu des éclats d’obus, 52 ont été blessés par des coups de feu.
Vendredi 18 septembre, départ pour Reims. En chemin, Faleur « est heureux de constater que le vignoble champenois n’a pas souffert. » Visite du pressoir Mumm à Mailly où on lui dit que la gardienne aurait logé un officier allemand beau-frère de Mumm. « Les gens se plaignent que les boches ont pris tout leur vin. C’est bien fait. À notre premier passage, les Champenois avaient dit ne pouvoir rien nous vendre ; à les entendre ils n’avaient plus rien à nous vendre. »
Alain Moyat
13 septembre 1914
Le Dr Faleur arrive aux Petites Loges et assiste à un spectacle étonnant.
« Aux Petites Loges, nous apprenons que nous ne pouvons pas aller plus loin.
L’arrière-garde allemande a fait un retour offensif pour retarder notre marche. J’assiste à un spectacle inoubliable.
Je vois une quantité de troupes qui s’avancent par échelons, tandis que l’artillerie en batterie sur divers points arrose consciencieusement les flancs et les crêtes des collines sur plusieurs kilomètres de longueur.
Grâce à l’obligeance d’un capitaine d’artillerie qui me prête sa jumelle, je vois sur les coteaux des Allemands qui fuient éperdus. Dès qu’il en apparaît à un endroit, un obus éclate à cet endroit précis. C’est un spectacle grandiose et triste à la fois.
Et pendant ce temps-là, nos troupes avancent, ne laissant aucun répit aux ennemis. Il y a eu, hier, nous dit-on une grosse affaire à Reims où nous aurions fait 1.500 prisonniers.
Les Allemands abandonnent paraît-il leurs autos car ils manquent d’essence.
À 19 heures nous avons l’ordre de venir cantonner à Trépail où nous arrivons à 21 heures seulement et nous nous couchons sur un lit après avoir mangé un simple morceau de bœuf bouilli. »
Journal « l’Union » 080809a - Marne
3.- Le Dr Faleur fasciné par l’incendie de la cathédrale
19 septembre 1914 : ce jour resta gravé à jamais dans la mémoire du Dr Faleur qui assiste à l’incendie de la cathédrale de Reims bombardée par des bombes incendiaires allemandes.
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L’échafaudage tour Nord s’est embrasé occasionnant aussi des dégâts sur la façade.
Reims
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La cathédrale brûle comme une torche.
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L’image de la cathédrale en feu a été utilisée pour la propagande.
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Reims a été évacué par les boches le 13 septembre.
Le Docteur installe l’ambulance dans le parc de la cure d’air à la Haubette, dans la maison Houlon.
Planté là où Napoléon, le 1er mars 1814 avait installé son camp, le Docteur Faleur observe la ville. Et le 19 septembre 1914 restera à jamais « gravé dans sa mémoire » raconte t-il avec détails.
« J’ai assisté au spectacle le plus émouvant, le plus grandiose, le plus triste à la fois qui se puisse imaginer : l’embrasement de la cathédrale de Reims. Le génie de la dévastation est inné chez les barbares. Depuis quelques jours, ils lançaient des bombes incendiaires.
Hier soir, c’est la sous-préfecture qui flambait, aujourd’hui vers 15 h 30 le feu prenait à l’immense échafaudage élevé devant la tour nord du portail. Il tombait au bout d’une demi-heure, ne paraissant pas avoir fait grands dégâts et on éprouvait un certain soulagement.
Vers 16 h 15, une nouvelle bombe embrasait la toiture, commençant du côté de la flèche, à l’opposé du portail. Le spectacle alors était « féerique ».
Sur le fond rouge se détachaient les tours imposantes et toute la façade du monument. Semblant défier le feu qui faisait rage de toutes parts, les clochetons eux-mêmes semblaient se dresser fièrement sans rien craindre. Pendant une heure, je restai fasciné à la fenêtre de ma chambre sans pouvoir m’arracher à ce spectacle.
Au bout d’un moment le foyer d’incendie prit plus d’expansion encore, une nouvelle bombe mettait le feu à l’archevêché tout entier. Cette masse de feu, jointe aux foyers voisins, hôpitaux, dispensaires, écoles, maisons particulières, formait quelque chose d’absolument inimaginable. Vers 22 heures, je suis allé avec des camarades et M. Quiquet, infirmière de la rue de l’Université, faire le tour d’une partie du foyer incandescent, malgré la défense de la police […]
Il paraît que des blessés allemands avaient été mis dans la cathédrale, les uns me disent qu’ils y sont restés, les autres disent que les blessés ont pu sortir sous la protection des prêtres.
Les esprits ont été en tout cas très montés contre les barbares qui renouvellent les exploits des Huns brûlant tout sur leur passage. Nous avons reçu aujourd’hui 88 blessés. »
Alain Moyat
Dimanche 20 septembre. Faleur poursuit son récit. « Spectacle féerique ce matin à mon réveil. De mon lit, je voyais le ciel rouge encore des incendies qui continuent dans tout le quartier de la cathédrale et au milieu de cela le globe rouge du soleil, plus rouge encore que le feu : j’ai fait voir ce spectacle à Ruby et Ducroux qui partagent ma chambre. La canonnade continue et semble même se rapprocher un peu : la population est émouvante.
Ce matin est arrivé, à l’ambulance, 21 blessés allemands conduits par leur aumônier catholique. Ils étaient hier dans la cathédrale 134 ou 154. On a pu les faire sortir. L’aumônier allemand est navré de la conduite de ses compatriotes. Il blâme cette sauvagerie et m’a dit que les Allemands méritent d’être mis au ban des nations civilisées. Je suis allé cette après-midi dans la cathédrale qui n’a pas trop souffert intérieurement, quant aux pierres tout au moins. J’ai vu trois cadavres d’Allemands qui ont dû être asphyxiés, ils ne sont pas carbonisés. La flèche de la cathédrale n’existe plus. J’ai vu sa chute hier. Nous avons eu aujourd’hui 173 blessés. »
L’historien Yann Harlaut explique que début septembre 1914, le Konprinz voulait transformer la cathédrale en hôpital de 3.000 lits fournis par la ville. Le 12, ne voyant rien venir, il réclame 15.000 bottes de paille qui sont stockées dans l’édifice. Mais le 13, les Allemands évacuent la ville. Le 16 septembre, les Français décident de rassembler dans la cathédrale 131 blessés allemands. Le 18, cinquante obus sont envoyés sur la cathédrale. Un drapeau de la Croix-Rouge est hissé en haut de la tour Nord. Les Allemands n’en tiennent pas compte. L’événement allait être qualifié dans le monde entier de « crime contre l’humanité. »
A.M.
Journal « l’Union » 080811a - Marne
4.- Georges Faleur, en petit reporter
Voici la suite des extraits des neuf cahiers du Dr Faleur qui nous ont été prêtés par son fils François. Vingt-cinq septembre 1914.-Le Dr Georges Faleur, toujours à Reims sillonne la ville oreilles et yeux ouverts.
Observateur, Georges Faleur, ici à la Haubette commente l’actualité rémoise de la guerre. Sillonnant en ville, il rapporte dans ses carnets tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend ou presque.
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Après un bombardement à l’angle des rues Clovis et Hincmar.
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Belle image prise devant le monument de la Haubette.
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Photo prise dans la propriété Houlon.
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Les blessés des tranchées des cavaliers de Courcy soignés à Reims.
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Vingt-cinq septembre 1914.-Le Dr Georges Faleur, toujours à Reims sillonne la ville oreilles et yeux ouverts.
Il visite les caves Pommery et compte les 116 marches. Apprend que le « gentil » pavillon chinois datant de l’exposition de 1876 a été détruit. Le lendemain, triste nouvelle : il perd son chef, le Général Battesti, tué par un éclat d’obus, route de Cernay. « Il était trop téméraire et s’aventurait trop sur la ligne de feu en des endroits où il n’était pas indispensable qu’il aille. » Il compte six plaies correspondant à autant d’éclats d’obus.
À l’ambulance, les Femmes de France, dépendant de la Croix-Rouge, sont de retour. « Leur présidente est Mme Walbaum », commente le Dr Faleur qui ajoute : « Beaucoup d’Allemands sont restés cachés et protégés des Rémois paraît-il, d’ailleurs ce pays est infesté d’espions et les précautions qu’on prend ne sont pas suffisantes. »
Lundi 28 septembre. Il visite l’église Saint-Remy (qu’il écrit avec un Y). « Elle a pas mal souffert, surtout côté vitraux. »
Il y a des gros morceaux de vitraux qui pourraient très bien être réparés si les vandales ne les cassaient pas pour avoir de beaux morceaux comme souvenirs.
Les canonnades continuent sur Reims, mais le Dr Faleur s’ennuie.
Il n’a pas reçu de courrier depuis le 25 août. Billard, jeu de cartes, p hotographie, il a du mal à combler son temps libre entre les examens des blessés. « Je me fais vieux ici et je préférerais être mêlé davantage à l’action. J’avoue qu’à mon lit de Reims, je préférerais la paille dans une meule à l’avant. » Le canon tonne. (29/30 et 31 septembre 1914).
Le Dr Faleur entame son 3e carnet. Il évoque son passage au cantonnement des tirailleurs soudanais où les officiers ne tarissent pas d’éloges : « Ce sont des soldats extraordinaires tous disposés à couper le cou aux boches, et manger cervelle. Ce sont des gaillards du plus beau noir qui feraient très bien dans la garde prussienne. […] Les Soudanais ne comprennent pas qu’on fasse des prisonniers. »
Il les voit manœuvrer à la sortie de Tinqueux, faire de l’escrime et de la baïonnette. « Je ne voudrais pas recevoir un coup de pointe ou de crosse lancée par ces gaillards-là, encore moins être touché par leur coupe coupe, arme terrible au bout de leurs longs bras. »
Par le biais de l’arrivage des blessés, Georges Faleur a une idée du déroulement des combats dans le secteur.
Suite à une attaque de nos troupes aux cavaliers de Courcy (zone de combat située le long du canal de l’Aisne), 56 blessés sont acheminés à l’ambulance de la cure d’air. 28 octobre.-Il apprend que la bataille des Sénégalais s’est faite dans de mauvaises conditions à Berry-au-Bac.
« Ils avaient manœuvré toute l’après-midi, avaient marché toute la nuit et à 5 heures du matin on les a fait partir à l’assaut des tranchées ennemies à 900 m à la baïonnette, clairon en tête. Ils ont été décimés en partie. » Il note que le capitaine Mangin qu’il connaît est revenu indemne après avoir tué huit « boches ».
Mardi 3 novembre : nouveaux bombardements de la gare et de « Saint-Remy ». Il y a de nombreuses victimes civiles. Des aéroplanes allemands laissent tomber des papiers au-dessus de Reims, qui annoncent que la ville sera reprise le 4 novembre. Le 5 une bombe tombe dans le jardin Houlon où ils sont. Il se planque dans la champignonnière.
Alain Moyat
Petits tracas et peine au quotidien
Au fil des carnets parsemés de poèmes du Dr Émile Roudié publiés dans la presse, le Dr Georges Faleur évoque son quotidien à l’ambulance installée à la Haubette dans la propriété des Houlon. Nous avons modifié quelque peu la disposition primitive du cantonnement. Nous avons maintenant une vaste salle à manger bien gaie avec table de lecture, table de correspondance, table de bridge.
Mais les nuits sont froides sur les hauteurs de Tinqueux.
10 novembre 1914 : « Nous allons faire marcher le calorifère, ce à quoi M. Houlon se refusait toujours. Il a voulu jésuitiquement biaiser en disant que le charbon n’était plus à lui, mais à la Croix-Rouge. Nous paierons le charbon à cette société et Houlon en sera pour une goujaterie en plus qu’il aura voulu nous faire sans réussir à nous émouvoir et à nous ennuyer. »
14 novembre : « En rentrant à la Haubette, je n’ai pas été un peu surpris de voir que les canons avaient été enlevés. C’est Quillier qui les avait fait déplacer et les avait fait mettre dans des massifs de sapins pour que l’ambulance ne soit pas prise par un avion pour une batterie en position… »
Dimanche 15 novembre : il neige. Le Dr Faleur est triste. « C’est le jour de son dixième anniversaire de mariage avec Léonie, un anniversaire d’union fêté de deux côtés différents. » Il devra attendre le 19 novembre pour retrouver le moral sous la forme de 22 lettres et cartes, pour lui tout seul ! Chrétien, Faleur va souvent à la messe en ville, parfois deux fois par jour. L’occasion de rencontrer des amis. De partager aussi la peine des blessés et se souvenir une dernière fois de ceux qui ont laissé leur peau sur le front tout proche.
Le Dr ne manque pas d’humour en signalant que des obus sont tombés toute la journée pour fêter la Sainte-Cécile. Mais de redevenir grave en racontant sa visite à l’hôpital Martin-Peller après l’explosion d’une marmite devant la division. « M. Soudain, officier d’administration a eu la tête complètement emportée, comme décapité par Deibler. Ce qui ajoute à l’horreur du spectacle, c’est que pas une goutte de sang n’a souillé le col blanc de la vareuse. »
En allant sur le site de l’explosion, il retrouve le nez et la lèvre supérieure de Soudain, plus loin une oreille et d’autres débris de la tête ; « je les ai tous ramassés pour qu’ils soient mis dans la bière avec le corps. »
Journal « l’Union » 080812a - Marne
5.- Les trois derniers carnets du Dr Georges Faleur
ON pourrait évoquer encore pendant plusieurs jours le contenu des carnets N° 7, 8 et 9 écrits par le Dr Georges Faleur, témoignant au quotidien de sa vie à Reims. L’ensemble a été publié en 2007 par le centre régional universitaire lorrain d’histoire de Metz, et analysé avec précision et justesse par Laëtitia Leick (lire nos éditions précédentes).
Voilà quelques derniers extraits qui témoignent d’un quotidien souvent émaillé de surprises.
Faleur repart avec son ambulance en emportant un cochon : « N’est-ce pas qu’il est gentil mon petit cochon. Tu le vois fatigué tellement il a crié, et cependant il n’a pas peur de l’objectif qu’il regarde de ses deux yeux bien ronds. »
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Décembre 1914 : « Ce matin à 7 heures exécution d’un soldat du 49e bataillon de chasseurs, coupable d’avoir achevé un blessé français pour le voler. »
17 décembre 1914 : « Loulou (NDR : un cheval) s’est emballé et a fait le saut du mouton, ce qui m’a valu de ramasser une pelle formidable. »
27 décembre 1914 : promu aide-major 1re classe,.
Vendredi 29 janvier 1915 : il a gelé à moins 16, l’occasion de faire du patinage dans le bassin de Houlon avec des patins trouvés chez leurs (involontaires) hôtes.
12 février 1915 : Mgr Luçon vient rendre visite aux blessés de l’ambulance à la Haubette.
21 février 1915 : Dans la nuit du 21 au 22 février, un déluge d’obus s’abat durant cinq heures sur la ville et a proximité de l’ambulance Houlon à la Haubette. Le Dr Faleur et des infirmiers prodiguent des soins à de nombreux blessés. « J’avoue que jamais de ma vie je ne me suis senti si peu de chose et mes camarades reconnaissent aussi qu’ils ont eu cette sensation. »
Le bombardement a coulé de nombreuses péniches sur le canal et de nombreux bateaux reposent sur le fond vaseux, fortement inclinés. Il y a de nombreuses maisons détruites place d’Erlon, au coin de la rue Hincmar et de la rue Clovis. Les toits recouvrent les rez-de-chaussée.
Lundi 1er mars : grand concert d’artillerie, il y a eu de nombreux incendies : la librairie Matot Braine dont il ne reste rien, le magasin de nouveautés à la ville d’Elboeuf.
Faleur croit savoir que les boches auraient envoyé 2000 obus dans la journée sur les tranchées, sans qu’il y ait même eu un blessé et tenté une attaque sur le secteur. « On les a laissés venir en un point jusque dans les tranchées et là on les a reçus à la baïonnette ». « Nous avons eu deux blessés légers, les Allemands ont laissé une centaine de morts sur le terrain ».
[1] Le 18 mars : l’ambulance de Faleur déménage à Villers-Allerand où il se rend à pied.
La popote est installée à « la Pisotte », propriété de Mme Veuve Arnauld, femme de l’ancien maire de Reims actuellement dans sa propriété en Algérie. De là, Faleur poursuit sa vie, à soigner, à prier en l’église Saint-Lié. Enfin il voit sa famille le 3 mai 1915 à Épernay.
Il raconte ensuite sa visite guidée en première ligne, le 5 juin aux cavaliers de Courcy via La Neuvillette. « Nous avons cheminé le long du boyau de communication, prêts à sauter dedans aux premiers sifflements d’obus […] Il fait terriblement chaud dans ces boyaux creusés dans la craie. »
Il partage son repas avec des officiers dans la tranchée : des œufs à la coque dans des coquetiers taillés dans la craie. « Les balles passent en sifflant, mais on a une telle impression de sécurité, protégés par les parapets de pierre, qu’on n’y fait pas attention ». Il visite la première ligne à 80 m des boches, le poste d’écoute (à 60 m), les réseaux de fil de fer, ceux des Français et ceux des Allemands. Il prend pas mal de clichés.
Jeudi 25 mars : « Rien de bien intéressant aujourd’hui, comme souvent d’ailleurs. Sinoquet et moi sommes allés faire du tir au revolver dans une carrière non loin d’ici. Nous n’avons pas trop mal réussi et pour terminer, à 20 pas, j’ai mis trois balles sur 4 dans un fond de casserole trouvée dans la carrière, le fond ayant de 15 à 20 centimètres de cm de diamètre ».
Mardi 6 avril : « Nous entrons aujourd’hui dans notre neuvième mois d’absence ! Combien de temps cela durera-t-il encore ? Nous avons été prévenus ce matin que nous aurions la visite du général Rouquerol et du divisionnaire Augias. Ce ne fut pas long, ces Messieurs sont restés exactement une minute et demie à l’ambulance, et c’est pour cette revue que nous avons été mobilisés de 9 h 30 à 4 heures ! Nous entendons ce soir le bruit du canon = cela ne nous émotionne pas, nous savons qu’on doit tirer de chez nous 500 coups sur Cernay pour tenir les boches en haleine. Le général Rouquerd nous a annoncé que nous étions encore ici pour six semaines ».
Mercredi 14 avril : « J’ai vu aujourd’hui la première hirondelle. Ce n’est pas elle qui fait le printemps., mais son apparition annonce une saison qui va peut-être être favorable pour la reprise des hostilités […] On nous a dit aujourd’hui, qu’enfin, dans la Ve armée on allait donner des permissions de quatre jours aux officiers qui auraient un motif sérieux. Je ne puis y croire et je n’envisage en tout cas pas ceci comme un droit : à mon avis il n’y a plus de veto absolu aux demandes de permission. Il va falloir avoir un motif sérieux ».
Alain Moyat
De l’ambulance aux jardins potagers de Berck
Grâce au Dr François Faleur de Reims, nous avons pu suivre le périple de son grand-père Georges, qui a rédigé 7 carnets pour raconter sa guerre et surtout ne pas sombrer dans l’ennui loin des siens. Imposant, aimant la bonne chère (il a eu bien du mal à descendre sous le quintal même durant la guerre) Faleur a pu tenir en rédigeant ses carnets. En faisant de la photo aussi. Il avait installé un véritable labo à Tinqueux où il tirait parfois jusqu’à 140 tirages, autant de témoignage sur ce qu’il voyait autour de lui. De belles photos Sépias ou noir et blanc.
Faleur a aussi pu tenir grâce à son humour prudent mais réel. Le 16 août 1915, il rapporte que Rou-dié est revenu de perm enchanté : « Les civils tiennent à Paris, on est certain de la victoire, toutefois les Parisiens verraient volontiers, paraît-il, Joffre au ministère de la Guerre et Galliéni généralissime ».
Curieux Faleur nous indique qu’il y avait un parc d’aviation à Montchenot. Il y voit six avions Caudron, deux de chasses à deux moteurs de 80 HP, qui grimpent à 4000m en 35’et quatre biplans pour la reconnaissance.
Il évoque le château Heidsieck Monopole de Ludes, inhabité depuis 1889 et dont il faut descendre 150 marches pour atteindre la cave ! Médecin, Georges Faleur n’oublie pas d’évoquer les horreurs de la guerre. Les 19, 20 et 21 octobre il note que les boches utilisent bien des gaz asphyxiants. « Les malades présentent les mêmes signes : une véritable soif d’air, ils halètent, demandent de l’air, qu’on leur enlève leur capote qui a le goût de chlore. Ils ont des sensations de brûlure au niveau des bronches. En quelques jours plus de 1200 malades sont évacués. Il y a 86 morts, ceux qui n’avaient pas eu de tampons (masques) ». Sans prendre aucun repos Faleur soigne les malades, ce qui lui vaut d’être cité à l’ordre du service de santé du 38e CA.
Permission, affectation à Louvois puis à Ludes, entre permission, soins et récolte d’escargots, Faleur entame son neuvième carnet. Il ne sait pas que ce sera le dernier. Le 11 mai 1916 il reçoit un ordre de relève. Affecté pour l’Algérie ou le Marco il parvient à obtenir Berck où sont sa famille et son fils Paul. Il s’occupe des jardins potagers du centre de rééducation agricole. Fin des carnets. Déchirée pendant plus de deux ans, la famille se retrouve.
Médecin aide-major, Faleur n’a certes pas été en première ligne, mais sa contribution à la Première Guerre, à soigner, à consoler les blessés n’en a pas été moins noble.
A.M.
Journal « l’Union » 080813a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Jules Duc, l’instituteur au matricule 010409
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Mireille Mallet pense à son grand-père : Il lui a apporté rigueur et ténacité. Mireille Mallet a tenu à rendre hommage à son grand-père paternel, Jules Duc.
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Mme Mireille Mallet, de Reims, nous a parlé de son grand-père Jules Duc (le 3e homme en partant de la gauche), soldat de 1914 à 1916. Blessé deux fois, il fut inscrit sur le livre d’or des soldats de Verdun avant de reprendre son métier d’enseignant dans les Ardennes.
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Une drôle de feuille de route pour prendre le train.
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A Verdun, il reçoit un éclat d’obus dans l’épaule gauche au Mort Homme. Les blessés étaient recherchés la nuit par les brancardiers accompagnés d’un aumônier.
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Le chargement d’un canon de 75.
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« JE LUI dois beaucoup, sa rigueur, sa ténacité. » Une chemise de documents originaux retraçant les états de services de Jules Théogène Duc à la main, Mireille Mallet de Reims est heureuse de pouvoir rendre hommage à son grand-père paternel, né à Chagny (Ardennes), héros anonyme comme tant d’autres soldats réservistes rappelés en 1914 pour défendre leur pays.
Son diplôme d’instituteur en poche en juillet 1898, Jules Duc de la classe 1899 est incorporé au 25e régiment de chasseurs à pied.
Il sait nager et tirer au mousqueton quand il est mis en disponibilité fin 1900, fait des périodes en 1905 et 1907. Instituteur adjoint, il enseigne à Rethel, Lametz, Bar, Wagnon, mais c’est à Bar qu’il rencontre Marie Félicité Burdo qu’il épouse en 1910. Lecteur passionné, lauréat de concours littéraires, il reçoit les félicitations du ministère de l’Instruction publique pour les cours dispensés aux adultes. Il devient le père d’un petit Georges le 28 janvier 1912.
Jules Duc, très patriote, révolté par la défaire de 1870 est rappelé le 12 août 1914 sous les drapeaux, c’est la mobilisation générale. Il doit se rendre au plus vite à Reims, au cirque. Le 3 août, il rejoint le 46e régiment d’infanterie puis le 8 octobre 1914, passe au 336e RI, soldat de la 14e compagnie, matricule 010409. « Il va connaître deux années d’enfer » témoigne Mireille Mallet « dont il ne parlera qu’avec pudeur avec nous, mais plus précisément avec d’autres anciens combattants mutilés comme lui. » Envoyé sur le front de Verdun, il reçoit un éclat d’obus dans l’épaule gauche le 23 avril 1916 au Mort Homme. À peine rétabli, il affronte l’ennemi à Berry-au-Bac. le 28 août 1916, pour augmenter la protection d’une tranchée, un soldat a placé une voiture d’enfant.
Ce sera pour de longs mois la dernière vision de Jules Duc. Une grenade explose dans ce landau, les éclats de bois pénètrent dans son visage, atteignant les yeux. Ses tympans sont perforés. Un ami lui sauve la vie en le traînant dans un trou d’obus. Quelques minutes plus tard, la tranchée est comblée par une bombe.
Pris en charge, il ira de l’ambulance 138 dans un train sanitaire, « isolé, sans bagage et sans chevaux ». Il est soigné à Orléans puis Saints, Clermont, Montluçon. Il croyait son œil gauche perdu mais il finit par percevoir la lumière et retrouve l’espoir de pouvoir lire à nouveau. Le 19 décembre 1916, il reçoit un ordre de congé de réforme définitive pour « infirmités résultant du fait des obligations militaires (sic) »
Ce n’est que bien plus tard qu’il apprend qu’il est inscrit sur le livre d’or des soldats de Verdun et qu’il fut un soldat énergique et courageux avec « une excellente tenue au feu ». Sa médaille de Verdun lui est envoyée contre remboursement (onze francs). Il fut cité à l’ordre de la division.
De retour de la guerre, Jules Duc reprit son métier d’enseignant dans les Ardennes.
En 1940, lors de l’évacuation, il eut la bonne idée de trouver un point de chute à Saint-Amand-Montrond (Cher), chez un vieux copain de tranchée.
Jules Duc mourut en 1953 à 74 ans.
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080814a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : 1.- Frédéric Berger, le plus Français des Luxembourgeois
Frédéric Berger.
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Tranchées, sapes ou souterrains, la guerre de 1914-1918 fut longtemps ine guerre de position.
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En peu de temps, le conflit a fait de nombreuses victimes et les infirmeries étaient toujours pleines.
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Pierre Berger parle de son père : Pierre Berger, retraité de l’Union a eu envie de rendre hommage à son père luxembourgeois qui a bien eu du mal à s’engager dans l’armée française du fait de sa nationalité
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ANCIEN correcteur au journal l’union, Pierre Berger, 80 ans, tient à évoquer l’étonnante histoire de son père Frédéric, Luxembourgeois par les hasards de l’histoire, mais engagé volontaire dans la Légion étrangère de 1914 à 1918.
« Mon père était né à Metz en 1890 alors sous la domination allemande. Il était donc officiellement luxembourgeois bien qu’il fut arrivé bébé à Épernay ». Typographe à l’âge de 11 ans, employé chez « Matot-Braine » à Reims à 16 ans puis au journal « l’Indépendant » comme linotypiste, Frédéric Berger assiste, impatient à la mobilisation en août 1918. C’est depuis l’hôpital de Luchon où il se remettait d’une blessure à la tête faite à Soulins en septembre 1915 qu’il a décrit l’ambiance qui régnait alors à Reims.
L’ordre de mobilisation concernait déjà les vieilles classes chargées de garder les ouvrages militaires. « On a appelé Droma pour garder la voie ferrée à Bétheny et Hervé le mécanicien, qui se mariait le matin à 11 heures et partait l’après-midi même pour rejoindre son bataillon de chasseurs à pied. Le pauvre malheureux ne devait jamais revoir sa femme. Il était tué le 9 août devant Mulhouse, ainsi que son jeune frère, imprimeur également. »
Informé par Havas que l’ordre de mobilisation tomberait le 2 août, il note une agitation anormale dans les rues. « Strohm, le photographe du faubourg Cérès est pris à partie par une bande d’énergumènes qui l’accusent d’être un espion allemand. ». Frédéric est tout de même un peu inquiet. « L’ordre de mobilisation disait qu’à partir du 6 août tous les ressortissants ennemis seraient dirigés sur des camps de concentration, les autres étrangers devant être munis d’un permis de séjour. »
Il fait sa demande en mairie et a plus de chance qu’un copain qui se marie le 8 août pour acquérir la nationalité française. Dans son atelier, 26 ouvriers sont déjà partis à la guerre.
Le journal se fait quand même mais il n’a plus que deux pages. La dépêche des Ardennes ne parait plus. Des bus parisiens traversent Reims, direction les Ardennes qu’ils vont ravitailler. Frédéric Berger va plusieurs fois à la caserne Colbert pour s’engager, mais en vain. Le 9 août, les Français prennent Mulhouse.
Les drapeaux pavoisent, pas pour longtemps. C’est la retraite de Morhange. Des réfugiés d’Affléville (Meurthe-et-Moselle) sont hébergés une nuit à Reims. Ils racontent que pendant que les gens étaient aux vêpres, les Allemands ont mis le feu au village.
Enfin. Le 20 août, Frédéric Berger peut s’engager à la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Du bureau de la rue des Marmouzets à la signature rue des Murs, il a pris sa décision. Départ prévu : le 25 août. Pour ses frais de route : 2,50 F, on lui dit qu’il sera remboursé en arrivant à destination. Il ne touchera pas un sou.
À suivre.
24 août 1914 : Depuis sa maison de la rue Cérès, Frédéric Berger entend une fusillade. Il voit des fusées tricolores rayer le ciel noir. Il ne s’agissait pas, comme il avait d’abord été dit, d’un zeppelin allemand se dirigeant vers Paris et qui avait été mitraillé au-dessus de Reims par les Français. Il s’agissait en fait d’une bavure.
« La réalité que j’appris plus tard était tout autre. Notre dirigeable : « le Fleurus », le plus beau et le plus récent de notre flotte aérienne avait reçu une mission de venir atterrir au terrain du champ de manœuvres, route de Châlons. L’officier de service qui n’était pas à son poste n’a pas eu la dépêche annonçant son arrivée. Lorsque les postes de garde à la gare et au champ d’aviation, non prévenus, aperçurent le dirigeable, ils le prirent pour un boche et tirèrent dessus avec leurs mitrailleuses. « Le Fleurus », son enveloppe traversée de part en part et son commandant blessé mortellement, alla s’écraser à quelques kilomètres de Reims, au carrefour de la route de Laon et du chemin de Courcy ».
Ce triste fait de guerre, Hortense Juliette Breyer en parle aussi dans ses lettres adressées à son mari Charles Breyer (une prochaine édition).
« Un dirigeable français signalé pour telle heure a passé une demi-heure plus tôt et n’a pas fait les signaux conventionnels. Un canon se trouvant sur la gare a tiré dessus et a tué celui qui le dirigeait. Être tué par les siens, c’est triste la guerre ».
A.M.
Journal « l’Union » 080815a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : 2.- Frédéric Berger : neuf citations mais pas de Légion d’honneur
un bref instant de pose pour les soldats qui tapent le carton.
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Henri Berger, le frère de Frédéric s’est fait tuer sur le plateau de Laffaux (Aisne), le premier jour où il est monté au front.
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On connaît les gamins de Montmartre de Poulbot. Voici une carte pour dénoncer l’horreur de la guerre. Laissons là d’abord donner à boire. Nous la tuerons après ».
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APRÈS bien des démarches, le Luxembourgeois Frédéric Berger parvient à s’engager pour faire la guerre sous le drapeau français (voir notre édition d’hier).
Les archives du musée de la Légion étrangère dans laquelle s’est engagé Frédéric Berger sont très complètes. D’Orléans où il est incorporé au 2e régiment de Marche du 2er étranger constituant la 1re brigade de la division marocaine à sa démobilisation en 1919, après avoir fait partie des forces d’occupation en Allemagne, elles témoignent du parcours étonnant et courageux du 2e classe, mitrailleur, qui a terminé sergent fourrier.
Formé dans la 3e compagnie de mitrailleuses, il reste dans le secteur de Reims avant d’être envoyé en mai 1915 dans les combats sur le front d’Artois où près de 2.000 légionnaires trouvent la mort. Retour sur Sillery et Saint-Thierry, déplacement en Haute-Saône, Frédéric Berger qui côtoie Blaise Cendrars sera blessé comme l’écrivain le 25 septembre 1915 à la ferme de Navarin, lors d’une attaque sous une pluie diluvienne. Blessé tout comme Lazare Ponticelli, le dernier poilu qui vient de s’éteindre, comme les photographes Diblick et Peppy qui mourra bien plus tard en déportation. Cela lui vaut sa troisième citation : « Mitrailleur brave et dévoué, a été grièvement blessé d’un coup de feu à la tête en se portant à l’assaut des positions allemandes. »
Il met à profit sa période de convalescence pour faire le peloton des élèves caporaux dans l’Ain. Il suit avec succès des cours de mitrailleurs tandis que la Division marocaine dont il fait partie est intégrée à la VIe armée. Il repart au front pour la bataille de la Somme en juillet 1916. Son régiment prend le village de Belloy et fait 750 prisonniers. Dans la foulée, il devient légionnaire de 1re classe puis caporal de la 3e compagnie de mitrailleuses.
En avril 1917, son régiment a pour mission d’attaquer entre la Suippes et le Mont sans nom à Moronvilliers. Il participe à la prise d’Auberive (19 avril). Cela lui vaut une citation avec son régiment : « Merveilleux régiment qu’anime la haine de l’ennemi et l’esprit de sacrifice le plus élevé. Le 17 avril 1917, sous les ordres du lieutenant-colonel Duriez, s’est élancé à l’attaque contre un ennemi averti et fortement retranché et lui a enlevé ses premières lignes. Arrêté par des mitrailleuses et malgré la disparition de son chef mortellement touché, a continué l’opération par un combat incessant de jour et de nuit jusqu’à ce que le but assigné fut atteint, combattant corps à corps pendant cinq jours, malgré de lourdes pertes et des difficultés considérables de ravitaillement ; a enlevé à l’ennemi plus de deux kilomètres carrés de terrain. A forcé, par la vigueur de sa progression, les Allemands à évacuer un village fortement organisé (Auberive) où s’étaient brisées toutes nos attaques depuis plus de deux ans. »
Mourmelon, Berry-au-Bac, il est envoyé à Verdun en août pour enlever Cumière-le-Mort-Homme. Il est nommé caporal fourrier en janvier 1918, part combattre en Picardie puis dans la Somme où il truste les citations.
Le 2 septembre 1918, Frédéric Berger vit un drame à quelques jours de l’armistice. Sur le plateau de Laffaux, Henri Berger, 18 ans, son frère qui n’a pas encore terminé son instruction, pour le premier jour de sa participation au combat comme chef de pièce à la 3e compagnie du RMLE est tué à son poste par un obus. Frédéric Berger s’illustrera encore avec les légionnaires au château de Lamotte, à Allemant. Il continue à servir la France après l’Armistice en pénétrant à Hornach en Allemagne en décembre 1918.
« Mon père est mort en 1955. Il nous emmenait souvent au monument de Navarin. Habitant au Foyer Rémois, tout gosse, il nous emmenait aussi à La Pompelle en traversant les tranchées du Moulin de la housse », témoigne aujourd’hui son fils Pierre Berger. Malgré ses nombreuses citations, Frédéric Berger ne fut jamais citoyen français. Il eut fallu pour cela qu’il fît la démarche administrative requise pour solliciter ce titre. « Pour lui, c’était lui faire injure. Il estimait qu’en ayant payé de son sang, il devait lui être acquis d’office, tout comme la Légion d’honneur qu’il aurait amplement méritée mais que, dans sa fierté, il n’a jamais voulu s’abaisser à solliciter lui-même. »
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080816a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : E. Guichon de Jouy-lès-Reims blessé et fait prisonnier
Annie Brunei, de Jouy-lès-Reims, a conservé tous les documents sur la guerre qu’a fait son grand-père maternel Emile Guichon, blesé à Saint-Souplet-sur-Pye, puis fait prisonnier.
Emile Guichon a été blessé par des éclats de grenade à Saint-Souplet-sur-Pye, près de Reims.
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Henri Guichon, le frère d’Emile, a eu moins de chance que son frère. Il a été tué à la guerre. Son nom figure sur le monument de Jouy-lès-Reims.
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Annie Brune ! Parle de son grand-père : Dans un grand dossier, Annie Brunei, de Jouy-lès-Reims, a classé avec méthode tous les documents sur son grand-père paternel.
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Annie Brunel, de Jouy-lès-Reims a gardé précieusement des documents sur son grand père maternel Emile Guichon, caporal au début de la guerre 14. Plus chanceux que son frère Henri.
AVEC soin, Annie Brunel, de Jouy-lès-Reims a classé tous les documents sur ses aïeux. Elle se souvient surtout de son grand père maternel Emile Guichon, né à Jouy le 27 novembre 1886, tout à la fois horloger et vigneron dans le village.
Emile avait fait son service en 1911 à Saint-Mihiel (Meuse) au 161e régiment d’infanterie. Il est parti à la guerre le 6 août 1914 et s’est présenté aux magasins généraux boulevard de la Paix à Reims. Affecté au 361e RI il combat dès le mois d’août à Saint-Jean-les Buzy (Meuse), participe à la bataille de la Marne à Senlis. Le 5 septembre il est blessé par balle au bras gauche à Saint-Soupplets (Seine-et-Marne).
Envoyé à l’hôpital de Saint-Brieuc, il y reste jusqu’en novembre, avant de se retrouver à Guingamp jusqu’en décembre.
De retour sur le front il ne combat pas longtemps. IL reçoit un éclat d’obus le 30 novembre 1915. Le 12 février 1916. C’est une nouvelle fois devant Saint-Souplet, mais dans le département de la Marne, à côté de Sainte-Marie-à-Py qu’il est blessé à la jambe gauche par des éclats de grenade au lieu-dit « Bonnet de l’évêque ». Il est soigné à Châlons-sur-Marne et passe une partie de sa convalescence à Bayonne puis à Ginguamp.
Annie Brunel a retrouvé une lettre du maire de Jouy-lès-Reims datée du 4 octobre 1916 dans laquelle M. Mongardien écrit à la 27e compagnie à Plouaeret (Côtes-du-Nord). Rappelant qu’Émile Guichin a 60 ares de vigne, il demande, qu’« à la vue du manque de main-d’œuvre, il serait plus utile qu’Émile puisse obtenir une permission de vendanges. » On ne connaît pas la réponse.
1917.-Le caporal repart au front. Il participe à l’attaque de Sapigneul (près de Cormicy) au cours de laquelle meurt Jean Danysz, un collègue de Marie Curie. Il poursuit sur le fort de Brimont avant de rejoindre Beaumont, Verdun et Bois-le-Prêtre où il passe l’hiver.
Hasard de l’histoire, après 615 jours complets passés au front Émile Guichon, sergent du 161e RI est fait prisonnier le 15 juillet 1918 à Bois-Cohette (commune de Champlat-et-Boujacourt), à quelques kilomètres de Jouy.
Il est envoyé au camp de Meschide (Wesphalie) avec le matricule 430.32. Depuis 1917, il délègue sa solde à son épouse Clothilde Hanon qu’il a épousée le 28 novembre 1909.
Si Émile Guichon est revenu vivant, son frère Henri a eu moins de chance. Parti du 16e bataillon de chasseurs à pied, 2e compagnie, 1re section, il a été porté disparu le 25 novembre 1915 à Auberive. Pour ses dernières nouvelles adressées à ses parents le 5 septembre 1915 sur une carte postale de Chaumont il écrivait : « Je suis tout à fait en bonne santé […] Je pense qu’il n’y a rien de nouveau au pays. Je souhaite la fin de la guerre au plus vite pour venir vous embrasser. Votre fils qui vous aime. »
Son nom est inscrit sur le monument au mort du village.
Émile Guichon est décédé à Jouy-lès-Reims en 1977.
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080818a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Chauffeur de maître L. Foléa a transporté les blessés
Le Rémois Michel Thibault a une affection toute particulière pour son grand-père Lucien Foléa, chauffeur de maître qui a transporté les blessés à Reims durant la guerre 1914-1918.
Michel Thibault parle de ses grands-pères : Collectionneur de cartes postales, Michel Thibault aime forcément l’histoire. Il évoque celle de ses deux grands-pères engagés.
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La guerre passée, il effectuait des visites des sites sur des villages détruits : Naury et Moronvilliers
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Il faisait ces transports pour le compte de la Société française des secours aux blessés militaires.
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Permis de conduire des automobiles à pétrole.
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COLLECTIONNEUR passionné d’Amicarte 51, le Rémois Michel Thibault se souvient très bien de son grand-père maternel Lucien Foléa qui fut l’un des seuls Rémois à rester à Reims durant la Première guerre mondiale. Histoire.
Né le 4 janvier 1884 à Treveray (Meuse), Lucien Foléa fit une partie de sa scolarité à Reims où son père tient la halte des chevaux de halage des péniches à La Neuvillette. Engagé à l’âge de 20 ans comme volontaire dans le 12e Régiment de chasseurs, brigadier, puis brigadier fourrier, il est réformé en 1906 pour cause de santé chétive. Il devient d’abord chauffeur mécanicien à la SA Verrerie de La Neuvillette jusqu’en 1909 avant de passer son permis de conduire des automobiles à pétrole (sic) et de devenir à Paris conducteur de voiture de maître avec habit et casquette pour un grand docteur des Champs-Élysée.
À la déclaration de la guerre, Lucien Foléa, demeurant rue de la Nacelle (aujourd’hui rue Branly), patriote, propose ses services. D’abord au service du ravitaillement, ensuite comme chauffeur ambulancier à la société française aux blessés civils et militaires placée sous l’égide de la Croix-Rouge.
Incendies de la cathédrale, de l’hôtel de ville, de l’hôpital civil rue Simon, il est de toutes les interventions. Il ne chôme pas. En 1917, 1918, contrairement à beaucoup de Rémois, il reste à Reims comme le Dr Jean-Baptiste Langlet, comme le cardinal Luçon qu’il côtoya plusieurs fois. Son dévouement sous les bombardements lui valut de nombreuses citations et décorations.
Pas de Légion d’honneur, non, mais une reconnaissance tardive… Lors de la distribution des prix de vertu en février 1929 placé sous la présidence de Pol Neveux, il reçut un prix de 1.000 F. Dans la citation, on disait de lui : « Pendant toute cette période troublée, son service l’appelait de jour comme de nuit sur la voie publique pour porter secours aux victimes civiles et militaires des bombardements allemands. Il s’est toujours acquitté de cette mission avec un grand courage et dévouement, se rendant au mépris du danger où son devoir l’appelait, quel que soit l’intensité des bombardements. Nous sommes heureux de féliciter publiquement ce brave pour sa belle conduite à Reims pendant la guerre, et nous nous faisons un plaisir de lui remettre le prix fondé par le regretté M.Buirette. »
La guerre terminée, Lucien Foléa prend naturellement une licence de chauffeur de taxi et stationne son véhicule dans la cour de la gare ou square Colbert.
Fidèle aux véhicules Panhard-Levassor qui possédait une usine rue Ernest Renan, il eut plusieurs beaux véhicules avec conduite à droite. Les deux dernières, Michel Thibault les a connues. Il s’agissait d’une X 68 et de la superbe X 69. « Avec sept places assises, deux à l’avant, deux à l’arrière plus deux strapontins rabattables avec dossier et accoudoirs, d’immenses phares cuivrés, des pare-chocs chromés et même des vases en porcelaine en forme de corne à l’intérieur de l’habitacle. » Les taxis possédaient leur clientèle habituelle : personnes aisées ne possédant pas de voiture et personnes âgées voulant se déplacer dans Reims ou dans les villages environnants, militaires regagnant leurs casernes : ceux du 106e RI rue de Neufchâtel, hussards et dragons de la caserne Jeanne-d’Arc etc. Lucien Foléa est décédé le 20 octobre 1969.
Alain Moyat
Journal « l’Union » 080818a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Albert Thibault a payé de sa personne
Du côté paternel, le Rémois Michel Thibault a eu son grand père Albert, né à Verneuil en 1888 et mobilisé le 2 août 1914 alors qu’il était âgé de 26 ans. Il était marié et avait deux enfants.
Dirigé au 156e Régiment d’infanterie il sera muté ensuite au 56e RI puis affecté au 40e RI.
Albert Thibault combat à Verdun. Promu sergent, il est volontaire pour toutes les missions et remplace des pères de familles nombreuses dans des opérations à risques.
« Au cours de sa guerre, il eut une altercation avec un officier, et ce en présence d’hommes de troupe », raconte Michel Thibault. « Il aurait levé la main sur cet officier ». Cela lui vaut un passage devant en conseil de discipline et la cassation de son grade. « Pour un peu il aurait pu être fusillé pour l’exemple. »
Sa conduite comme sous-officier ou comme simple soldat fut exemplaire. Il fut plusieurs fois cité dans l’ordre du régiment. Il a reçu la médaille militaire, la Croix de guerre avec palmes et il a été fait chevalier de la Légion d’honneur.
Blessé à l’abdomen par des éclats d’obus le 8 janvier 1915 au Bois-Brûlé près de Saint-Mihiel. Il est à nouveau blessé le 5 avril 1915 au Bois-le-Prêtre, trois de ses doigts seront en partie déchirés.
Le 3 mars 1918, il est gazé près de Verdun mais reste à son poste jusqu’à l’Armistice. Il retrouvera son foyer le 2 avril 1919.
Il mourra le 1er mars 1931 des séquelles des gaz asphyxiants.
Journal « l’Union » 080819a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Grâce à Pétain, Adrien Leclerc n’a pas perdu le Nord
HASARD de la vie, le Rémois Jean-Hugues Crétin a eu trois grands-pères. Trois grands-pères qui ont fait la guerre 14 et dont il est loin de connaître tous les faits de guerre.
Jean-Hugues Crétin passionné d’histoire : Jean-Hugues Crétin a conservé la boussole que son grand-père a reçu des mains du général Pétain.
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Les officiers posent pour la postérité.
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Un moment de repos bien mérité avec des amis du front.
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On aménage son coin comme on peut sur le front.
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Trois hommes dont il a envie de parler, dont il souhaite en savoir plus, notamment concernant son grand père paternel Lucien Crétin, né à Cambrai en 1869, chef de bataillon du génie puis colonel, directeur des services du Génie en 1918.
C’est donc du côté maternel que le dentiste rémois a recherché des souvenirs de la Première Guerre mondiale.
« J’ai une affection particulière pour le premier mari de ma grand-mère, Adrien Leclerc, mort en 1924 d’un abcès dentaire et que je n’ai donc pas connu », note Jean-Hugues Crétin. « Parisien, il avait fait l’école des officiers de réserve et il était chargé des communications, de la télégraphie et de l’écoute dans les tranchées. On le qualifiait à l’époque d’officier chimiste. Il a circulé un peu partout dans la Somme, mais aussi dans notre secteur comme en témoignent plusieurs photos. Il s’est retrouvé à Prosnes, la ferme de Moscou, Livry-sur-Vesle près de Beaumont-sur-Vesle. Il faisait énormément de photos avec un gros appareil très imposant ayant la forme d’un cube. Il a même fait des photos en trois dimensions. J’ai aussi une étonnante photo panoramique de toute la montagne à proximité du mont Cornillet. En la grossissant à l’ordinateur, on peut voir un boche qui regarde à quelques centaines de mètres des premières lignes françaises. C’est rare vous savez, d’avoir des photos directement du front car c’était hyper dangereux de s’aventurer à vouloir faire des images. C’est marrant d’ailleurs, car en regardant aujourd’hui sur Google earth, on peut voir très distinctement les emplacements des tranchées sous les champs, tout autour de Reims. »
Au cours de la guerre, Adrien Leclerc aura eu trois cadeaux. Il n’est pas mort au front comme tant d’autres. Le deuxième, c’est la reconnaissance par un des collaborateurs américains du général Pershing de pouvoir travailler dans les lignes américaines. Le troisième, Jean-Hugues Crétin le garde comme un trésor. Il s’agit d’une boussole que lui a offert le général Pétain, dans son QG de Souilly en 1916.
Journal « l’Union » 080820a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : M. Leefson, de Cayenne aux tirailleurs sénégalais.
LE Rémois Jean-Hugues Crétin a beaucoup d’affection aussi pour Maurice Leefson, le second mari de sa grand-mère maternelle dont le parcours a été très singulier, bien qu’il n’en connaisse pas les détails.
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Plus de 280.000 d’entre eux sont morts au combat.
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Apprentissage du clairon.
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Leefson au cœur d’un bataillon où il y a peu de Sénégalais… pour la photo.
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Bientôt l’heure de la soupe
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« Il est né en août 1894 à Cayenne en Guyane. Il était déjà engagé pour quatre ans dans l’armée au 27e Dragons quand il y a eu la déclaration de guerre » raconte Jean-Hugues Crétin.
« Il a fait toute la Première Guerre mondiale et a terminé sous-lieutenant. Sa particularité, c’est qu’à partir de mai 1915, caporal, on l’a affecté d’abord dans un régiment colonel, puis à partir de 1917 il a été aux 73e, 72e, 104e, 77e et 31e bataillons de tirailleurs sénégalais et même du 20 novembre 1917 au 8 décembre 1917 dans le 24e bataillon d’Indochinois.
Il a notamment participé à la libération de Vouziers. Mon grand-père racontait qu’il fallait surtout qu’ils connaissent bien les différentes ethnies de façon à ne pas les faire trop se côtoyer dans certains cas. De plus, l’armée utilisait les noirs pour des missions de nuit. Mon grand-père a écrit dans un carnet qu’alors qu’il se trouvait près d’une rivière à Lanfroicourt, en Meurthe-et-Moselle, il a dû, avec des tirailleurs, aller chercher une barque cachée au bord de la Seille, l’utiliser pour faire traverser les trois quarts de la section avant de la ramener au bois de Ramon. »
Pour ses faits de guerre, Maurice Leefson a été plusieurs fois cité à l’ordre de sa brigade ou de son régiment. « Le 1er novembre, ce jeune officier plein de courage et d’entrain, commandant de compagnie, a brillamment enlevé son unité à l’assaut des lignes ennemies. Il s’est emparé des objectifs désignés. »
Sitôt la guerre, Maurice Leefson est resté dans l’armée. En Algérie comme officier d’ordonnance du gouverneur général de l’Algérie M.Violette, puis au Maroc et en Tunisie avant d’être officier de police au Cameroun « où il assistait aux décapitations » précise Jean-Hugues Chrétien. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a été fait prisonnier le 17 juin à Château-Landon et envoyé en camp en Allemagne.
Alain Moyat
Dans un texte intitulé : « Les soldats indigènes, oubliés de la première guerre mondiale », page internet : http://www.crdp-reims.fr/memoire/enseigner/soldats_indigenes/02armee.htm on en apprend un peu plus sur ces soldats oubliés.
Le corps des tirailleurs sénégalais a été créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur général de l’Afrique de l’Ouest Française. Les tirailleurs étaient loin d’être tous Sénégalais. Ils venaient de l’ensemble des colonies françaises d’Afrique. Au total, entre 1914 et 1918, plus de 275.000 soldats indigènes ont servi dans l’Armée coloniale : 181.512 Sénégalais, les plus nombreux, répartis au sein de 141 bataillons de tirailleurs sénégalais qui constituaient l’essentiel de ce que le général Mangin appelait « la Force noire » ; 41.355 Malgaches ; 2434 Somaliens ; 48.922 Indochinois ; 1067 Canaques et Polynésiens. À la fin de la guerre en janvier 1918, leurs pertes totales s’élevaient à 28.700 morts et 6500 disparus.
Au total, plus de 290.000 soldats nord-africains ont combattu au service de la France : 173.019 Algériens, les plus nombreux ; 80.339 Tunisiens ; 40.398 Marocains. En janvier 1918, les pertes s’élevaient à 282.00 morts et 7700 disparus.
Journal « l’Union » 080821a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Léon Satabin, une gueule cassée à Verdun
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Pierre Boillet, de Reims a une admiration toute particulière pour son oncle et parrain Léon Satabin qui a fait la guerre 14-18.
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Deux dessins réalisés par Thierry, le fils de Pierre Boillet, ….
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… pour évoquer son oncle et les combats auxquels il a participé.
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Les soldats (ceux qui revenaient) étaient souvent gravement blessés.
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« APRÈS son décès le 5 juin 1947, son fauteuil me racontait encore ses douloureux récits jusqu’à m’inspirer une poésie en février 1995 que mon fils Pascal, peintre dessinateur a bien voulu illustrer. »
Demeurant rue Cazin, Pierre Boillet est toujours ému en parlant de son oncle Léon Satabin, qui est aussi son parrain et qui a failli plusieurs fois perdre la vie durant la guerre 1914-1918. Contrairement à beaucoup de Poilus, bien peu bavards, sauf entre hommes, son oncle était assez prolixe pour aborder la question de la Première Guerre mondiale.
Natif de Rethel où il avait vu le jour le 7 avril 1882, entré très tôt à la société de gymnastique « la Rémoise » il menait parallèlement une belle carrière professionnelle au Crédit Lyonnais. Il participa notamment comme caissier aux grandes semaines d’aviation de Champagne de Bétheny en 1909, 1910 et 1911 et a inondé famille et amis de nombreuses cartes relatant les exploits, les records de vitesse, de hauteur battus par Voisin et autres as des débuts de l’aviation.
Marié à Adèle Dietrich le 26 mai 1906 il avait eu le plaisir d’être en juillet 1913 le papa d’une petite Paulette. C’est un homme plein d’allant et de vitalité de 32 ans qui est rappelé sous les drapeaux au 154e régiment d’infanterie début août 1914.
« Son parcours de combattant, il me l’a raconté cent fois », explique Pierre Boillet. « Tant il avait été marqué par tous ces instants de misère traversés sur les différents fronts où il avait été envoyé. » Par contre, point de traces de lettres adressées à son épouse, à sa famille.
Ce fut d’abord la Somme et l’Oise puisque dès la déclaration de guerre les Allemands avaient envahi le Luxembourg, la Belgique et le Nord de la France avec une rapidité déconcertante.
Blessé à Crèvecoeur dans l’Oise, il a reçu à la mâchoire un projectile qui lui fracassa la mâchoire. Il resta longtemps étendu parmi les morts. Toute sa vie il porta une cicatrice sur la joue et faisait donc partie de ce qu’on a vite ensuite qualifié de gueule cassée… Il fut très marqué par « le désastre de cette armée française débordée et impuissante qui subissait des pertes inutiles en voulant maintenir ses positions. »
Envoyé à Lyon pour être soigné Léon Satabin fut comme beaucoup de ses camarades blessés remis sur pied rapidement et envoyé à Verdun où il connut le summum de l’horreur.
Verdun était devenu la plaque tournante reliant la France du centre à la France de l’Est. Le Kronprinz qui attachait beaucoup d’importance à ce site disait même : « Verdun est la principale forteresse de l’ennemi. Nous allons la prendre et dans quelques jours je vous passerai en revue sur la place d’Armes de la ville et ce sera la paix. » Les forts de Vaux et Douaumont permettaient de s’accrocher au terrain. Il fallait en fait une résistance exceptionnelle pour tenir dans la boue et un déluge de feu. De plus Léon Sabatin comme tous les fantassins devait creuser sans cesse des kilomètres de tranchée, une épuisante besogne effectuée le ventre creux car les rations étaient limitées. Les Poilus tenaient grâce à une horrible piquette et le bromure qui était mis dedans.
Sortir vivant de cet enfer était devenu un miracle. Enterré deux fois dans des trous remplis de boue, le 2e classe Léon Satabin ne dut son salut qu’à la présence d’un compagnon resté debout et qui l’aperçut au dernier moment.
Léon Satabin reçut la Croix de guerre et la médaille militaire.
Alain Moyat
Voici le poème écrit en 1995 par Pierre Boillet pour son oncle, son parrain.
« Où est-il ce vieil oncle qui parlait de sa guerre
Celle de 14/18 de l’Aisne jusqu’à Verdun
Que m’a t-il tant de fois raconté ses misères
Camarades ensevelis, perdus dans le lointain
Blessé à deux reprises dans l’immonde bataille
Dans sa chair et son sang dans Verdun assailli
Marqué à tout jamais du son de la mitraille
Il me narrait sans cesse l’incroyable folie
Ainsi pendant des heures j’ai entendu parler
Des récits sanguinaires qui marquaient son esprit
Longtemps sur son visage la guerre restait gravée
Et il la revivait dans son âme meurtrie
La faim, la soif, les rats, parcouraient ses récits
C’était si bien décrit qu’encore on s’y croirait
Blottis dans les tranchées les membres endoloris
Ils attendaient la fin que le sort choisissait
Mais voici bien longtemps des années ont passé
Le fauteuil parle encore des funestes batailles
Le souvenir est vivace je ne peux oublier
Tant ces maux de la terre ont marqué mes entrailles. »
Journal « l’Union » 081112a - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Vie et mort d’un poilu : Maurice Lasalle de Sillery
Maurice Lasalle, à gauche sur la photo.
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FILS d’Henri Lasalle, vigneron et tonnelier à Sillery et de Mathilde Lasalle, née Henrion, fille de cultivateurs de Prunay, Maurice Lasalle, garçon doué fait des études à l’école de commerce de Reims. Après avoir passé deux ans de stage à Berlin, c’est à Londres qu’il se trouvait quand à 19 ans fut déclarée la Première guerre mondiale. Bien décidé à s’engager dans l’armée britannique qui lui proposait un poste de traducteur, il dut revenir en France, ses parents considérant que son devoir était plutôt de servir dans l’armée française.
Après avoir fait ses classes au camp de Coëtquidan, nommé caporal, il est affecté au 3e bataillon du 94e Régiment d’infanterie et envoyé au front en Argonne, à une quarantaine de kilomètres au Nord de Sainte-Ménehould.
Sur des feuilles il note avec précision au crayon de mine (mais sans jamais indiquer sa position), tout ce qu’il voit et ressent. En voici quelques extraits :
Vendredi 25 juin 1915 : « J’ai établi un service au poste pour que ce ne soit pas toujours le même homme qui ait la plus mauvaise place. Mais de tous les périls qui nous guettent c’est la mine la plus redoutable.
C’est énervant d’observer crapouillot, cylindre noir qui décrit une courbe en l’air avant de tomber avec une forte explosion en soulevant la terre des tranchées. Il faut suivre leur trajet en l’air jaune et se garer au moment opportun. Nos premières lignes sont bombardées par des minen. C’est le nom que nous donnons aux projectiles lancés par les Minenwerfer ; leur effet est terrible. Ces projectiles d’un poids de 80 kg sont chargés de 50 kg de tolite, explosif remplaçant la dynamite et qui explose avec un bruit cinglant en détruisant d’un seul coup des éléments de tranchée. Heureusement que leur vitesse n’est pas énorme et qu’on les voit arriver souvent ; cependant on ne peut pas se garer et on est alors fatalement déchiqueté. »
« Je commence à nettoyer mes bandes molletières et le bas de ma capote qui sont couvertes de boue jaune. Cette boue forme des plaques sur les vêtements et ressemble absolument (la comparaison est vulgaire, mais c’est celle qui s’applique le mieux dans ce cas) aux jambes des vaches dont la litière n’est que rarement changée. Il faut gratter au couteau, puis battre à la baguette flexible, et encore ne parvient-on qu’à enlever le plus gros. »
Lundi 28 juin 1915 : « Le bruit court que durant les attaques d’hier on a utilisé du pétrole enflammé. C’est si monstrueux que l’on ose à peine y croire. »
Mardi 29 juin - Bonheur de la relève : 13 jours et treize nuits sans pouvoir ôter ses molletières complètement. Le sang circule difficilement. Quinze jours sans faire une bonne nuit, sans pouvoir se donner un coup d’eau sur la figure.
Vienne-le-château pans de murs noircis et morceaux de décombres. -Vienne-la-Ville. Moiremont : Un carillon, il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu un son de cloches.
Le Sillerotin Maurice Lasalle a bénéficié de treize jours de permission pour se requinquer. Moralement certaines choses l’ont tout de même énervé. « Tous les jours il y a un concert par la musique d’un régiment quelconque. Je me demande s’il devrait être permis de faire de la musique à l’arrière, alors qu’à quelques kilomètres, sur le front, il y a des hommes qui se font tuer, déchiqueter, et que l’on emporte en morceaux affreux à voir dans les toiles de tente. […]
Peut-être que les militaires qui se trouvent dans le village et qui pour une raison ou une autre ne vont jamais aux tranchées, trouvent du plaisir à écouter de la musique, mais pour nous qui ne prenons que quelques jours de repos, le cas est différent ; cette musique nous fait sentir que pendant que nous souffrons dans la tranchée, il y en a qui s’amusent à l’arrière. »
2 juillet : Préparatifs faits pour charge à la baïonnette : « Bien que ce ne fût pas une perspective bien intéressante, nul d’entre nous ne tremblait. »
13 juillet : La Hazarée.-Baïonnette au canon. Il y a des faces couvertes de sang, des fronts, des poitrines, des jambes qui saignent, et au milieu du vacarme des bombes, on n’entend que le gémissement des mutilés. […]
« Il y en a qui se traînent sur les genoux, leurs pieds ne pouvant plus les supporter, d’autre tenant d’une main leur main affreusement mutilée. Je ne vois plus que du sang partout et l’éclatement des bombes me rend fou ; pourtant je reprends mon sang-froid et comprends qu’il faut avancer pour remplacer ceux qui sont blessés […] l’ennemi avait eu l’audace d’amener une mitrailleuse juste à l’entrée du boyau. »
Mercredi 14 juillet : Il est surpris de voir les soldats arriver avec une petite échelle en grand nombre. Il s’agit d’une attaque à la baïonnette et les hommes grimperont sur le parapet au moyen des échelles.
Pas manger depuis lundi soir.
« Nos blessés défilent, je vois passer mes meilleurs camarades ; pas même le temps de leur serrer la main ; une odeur intense de poudre nous grise et la poussière soulevée par les bombes nous aveugle. […] Je vois mon pauvre Quentin meilleur camarade de compagnie s’abattre, une balle en plein front ; de ma vie je n’oublierai cette vision ; je me rapproche de lui, il est étendu là, sur le dos, les yeux fixant quelque chose qu’il ne voit plus. Il est mort, déjà, la balle lui a traversé la tête et son casque est brisé, par sa bouche s’échappe un mince filet de sang. Je deviens comme fou. »
jeudi 15 juillet : « Au créneau j’observe le secteur ennemi. Les boches creusent une nouvelle tranchée car on voit la terre, lancée par les pelles, retomber sur le parapet […] je vois un boche qui sort de la tranchée et fait quelques enjambées. J’épaule mon fusil, mais au moment de tirer, il disparaît dans un trou. Ah, cette fois je peux dire que j’ai vu un boche. »
samedi 17 juillet : Il s’est fait voler son sac posé sur un parapet.
« J’avais eu soin d’en retirer mes provisions à l’avance, et je ne perds que quelques objets de lingerie. » Relève : il éprouve quelques difficultés à trouver le chemin !
Dimanche 18 juillet : Retour par Moiremont, Daucourt, Vieil-Dampierre, Bournonville.
20 juillet : Sur la route sans cesse passent des moissonneurs, aidés par les soldats. « Alors que partout on manque de bras, je ne puis me figurer que tout près, on tue des hommes inutilement. Avons-nous été placés sur cette terre pour nous entre tuer, ou pour la faire produire ? »
Il donne un coup de main à l’agriculteur pour faucher et lier le blé.
23 juillet 1915 : Maurice Lasalle est heureux. Il a été nommé sergent, le plus jeune de la compagnie. Il retrouve Marcel Trousset à Vieil-Dampierre qui lui dit en voyant tout le bataillon : « Ça fait un joli troupeau de boucherie. »
25 juillet : messe dans une grange à la mémoire des morts du 94.
Quand le curé dit : « Il faut chasser l’ennemi de chez nous et venger ceux qui sont morts », Maurice Lassale ne peut s’empêcher de penser : « Ces paroles pleines de patriotisme sont très belles et très bien dites, tous nous avons la ferme volonté de repousser l’ennemi, mais il faut voir quelle est la situation ; il ne faut pas oublier que nous et les Allemands sommes terrés face à face, ceci depuis dix mois, et le plus gros des efforts ne nous permet pas de gagner plus que quelques lignes de tranchée que l’on se dispute ensuite des semaines entières en tuant des hommes sans but bien important… Il faut bien comprendre que cette nouvelle méthode de faire la guerre, si elle ne nous lasse pas, n’est pas faite non plus pour nous encourager beaucoup. […] Voilà pourquoi tout en voulant faire son devoir, on comprend trop bien que les pertes sont beaucoup trop élevées, vus les résultats obtenus. »
28 juillet : Viel Dampierre : le vent souffle, les chevaux hennissent. : « Votre 94 est un des régiments de France qui a eu le plus de pertes et aussi le plus d’honneur. » (16.000 hommes hors de combat)
31 juillet : Départ en train à Sainte-Ménehould, Somme-Bionne, Somme-Tourbe : Suippes, Cuperly, Mourmelon. « Trois pas me séparent d’Ambonnay où est papa. Il voit des tentes pour la première fois. »
Il creuse un boyau avec en fond la butte de Moronvilliers où il y a des tranchées allemandes. Depuis février ils n’ont eu aucun combat. « Un tel secteur serait pour nous un paradis », commente-t-il.
6 août : Départ vers le boyau à Baconnes. Demande permission pour aller voir son père. Dimanche 8 août, il voit son père à Mourmelon. Déjeuner à l’hôtel de l’Europe.
Mercredi 11 août : Permission à Ambonnay. Il y va à pied, en voiture et en bus
Mardi 17 août : A Ambonnay la famille Cochet met une baignoire à sa disposition. Il dort dans un vrai lit.
Septembre : Fin du repos. Par Matougues, La Veuve et le camp de Châlons rejoint le front de Champagne.
Lundi 6 septembre va en tranchée de première ligne qu’il doit tenir quatre jours. Le canon ne cesse guère.
Jeudi 9 septembre : Il commence à creuser une tanière dans la craie où il sera à l’abri des shrapnells. « Dès qu’un sifflement se fait entendre chacun entre dans son trou comme une souris poursuivie par le chat. » Envoyé pour couvrir les travailleurs qui creusent en première ligne. 23 heures d’obus éclatent : il y a une douzaine de blessés. « Dans le boyau, il y a des morceaux de chairs détachés que l’on jette derrière le parapet. »
Dimanche 12 septembre : messe. Corvée de ravitaillement à Mourmelon de 13 à 16h 30. « Je rentre juste pour voir la compagnie rassemblée et prête à exécuter des travaux de nuit sur le front. Je m’équipe à la hâte, ne prends même pas la peine de manger et part avec ma section. » Maurice Lassalle tué à son créneau le dimanche 26 septembre d’une balle dans la tête à 20 km de son village Entre Auberive et Saint-Hilaire-Le-Grand.
Le maire d’Ambonnay où travaille son père est averti officiellement un mois plus tard seulement du décès de Maurice Lasalle. Il a été inhumé dans une fosse commune à Mourmelon-le-Petit. Le père va prévenir sa mère réfugiée à Vichy. Elle reviendra à Châlons et ne quittera jamais le deuil.
Le 22 novembre 1920 une cérémonie funèbre est célébrée par l’abbé Fendler de Sillery à l’occasion du transfert au cimetière de Sillery des restes du sergent Maurice Lasalle tué à l’ennemi, mort pour la France.
En nous confiant la reproduction des carnets et lettres écrites en 1915 par son oncle Maurice Lasalle tué à son créneau de tranchée le 26 septembre 1915 d’une balle dans la tête quelque part entre Auberive et Saint-Hilaire-le-Grand, Jean-Marie Loret de Sillery tient à rendre hommage à ce valeureux soldat. Il a une pensée aussi pour son frère Maurice, militaire de carrière aujourd’hui décédé et qui avait pris la peine de recopier toutes ces feuilles volantes jaunies et ses lettres retrouvées dans un carton pieusement gardées par sa grand-mère puis sa mère jusqu’à son décès.
Journal « l’Union » 081221b - Marne
HOMMAGE AUX POILUS DE 1914-1918 : Quand la Grande Guerre séparait les familles
Les soldats allemands aimaient se faire photographier avec les population civiles.
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ELLE habite à Sept-Saulx. S’il n’y avait pas eu la guerre 1914-1918, au cours de laquelle ses grands-parents ont dû quitter leur village, Joëlle Moncuit habiterait Bermericourt.
Quand la guerre 14 a éclaté, les grands-parents de Joëlle Moncuit, Elisée Millard et son épouse Marie (née Molée) tous deux originaires de Loivre, mariés depuis dix ans à Courcy, menaient une vie tranquille à Bermericourt avec leurs quatre enfants Henri, Fernand, Roger et Gabrielle et le grand-père exempté de service. Bombardement oblige, ils durent d’abord quitter leur village pour s’installer à Auménancourt-le-Petit. Marie attendait son cinquième enfant qui fut mis au monde par un médecin militaire allemand qui s’est vertement fait recevoir quand il demanda à être le parrain de Suzanne. La vie était rude. En guise de chemises, la petite dernière en avait, taillées dans les chaussettes des occupants prussiens. Sur la zone de front les enfants inconscients pointaient leurs petits minois au ras du mur du jardin en guettant le passage des balles qui sifflaient un peu partout. Les soldats allemands apportaient parfois de la nourriture et prenaient plaisir, est-ce pour la propagande, à se faire photographier avec eux à l’insu de leurs parents.
Début 1917, les grandes offensives chassent alors les populations rurales vers l’inconnu. Le début d’une incroyable aventure pour Marie qui se retrouve, malgré elle, sur les routes avec ses cinq enfants et son père handicapé âgé de 78 ans. Sans son mari, arrêté par les Allemands et emmené comme prisonnier civil dans un hôpital de campagne dans les Ardennes à Blanzy-la-Salonnaise où il resta jusqu’à la fin de la guerre.
Premier voyage en train pour l’équipée, destination Tongrinne dans la province belge de Namur où Henri et Fernand, les deux enfants aînés se voient offrir un costume par une Chatelaine pour leur communion et un morceau de lard et un quignon de pain pour faire un peu la fête malgré tout. Juillet 1917 il faut à nouveau partir. Marie perd la trace de son père mais effectue, sa carte de rapatrié dans la poche, un incroyable périple avec toute sa marmaille via les chemins de fer français.
Jugez plutôt. Elle va successivement aller à Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, Francfort, Strasbourg, Colmar, Mulhouse (annexée), Bâle, Zurich, Evian, Chambéry, Valence, Orange et on vous en passe, pour arriver finalement à Avignon et Apt.
En Suisse la Croix Rouge s’est occupée un peu d’eux tandis que d’autres personnes déchiraient les habits des réfugiés et les poupées des enfants pour y chercher de l’argent et des valeurs. « Dans le Midi les réfugiés rapatriés d’Allemagne étaient mal vus des habitants qui disaient : c’est à cause de vos terres que nos hommes sont partis se faire casser la g… ! » La famille est hébergée trois semaines dans une Maison des œuvres. Si la guerre fait toujours rage, les services de la préfecture du Vaucluse s’occupant du contrôle des réfugiés de France et des alliés arrivés à Avignon fonctionne bien. Autorisés par le préfet de la Marne, ils donnent un sauf-conduit de 19 jours, pas un de plus, du 7 au 25 septembre 1917 à Marie pour rejoindre Fontaine-sur-Coole (Marne) où elle affirme avoir de la famille. L’aventure était loin d’être achevée.
Alain Moyat
Des retrouvailles seulement le 15 novembre 1918
La famille Millard-Molé enfin réunie après l’Armistice.
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Chassée d’Auménancourt suite aux offensives de mars 1917, Marie Millard, après avoir sillonné l’Europe en train avec ses cinq enfants dut faire des pieds et des mains pour pouvoir revenir dans son département d’origine, chez la mère de son mari.
Elle arriva le 13 septembre à Fontaine-sur-Coole et c’est plus d’un mois plus tard, quatre jours après l’Armistice qu’elle a retrouvé son mari Elisée de retour de captivité.
« Quand l’institutrice a annoncé : les enfants Millard, vous pouvez rentrer chez vous, quand ils ont vu leur père, ils ne l’ont pas reconnu tant il était amaigri ; avait les cheveux longs, une barbe et une moustache qui lui barraient le visage. Son fils Henri, 13 ans, lui a dit, bonjour Monsieur. »
La famille est restée à Fontaine-sur-Coole un an. Les parents de Joëlle Moncuit enrageaient. Impossible de retourner là où ils avaient vécu tant d’années. Auménancourt, Brimont, Courcy, Loivre, toute la région était classée en zone rouge.
Ils cherchèrent une ferme à louer le plus près possible de leur lieu d’origine, condition pour toucher les dommages de guerre. Logés à Mourmelon-le-Petit ils travaillèrent chez M. et Mme Subtil. Ils trouvèrent enfin à louer la ferme de Mme Veuve Colmart née Chauffert à Sept-Saulx Ils s’y sont installés le 1er mars 1920 et sont toujours restés dans leur village. Ils reposent aujourd’hui dans le petit cimetière contigu à l’église.
Quant à l’arrière-grand-père de Joëlle, évacué avec Marie et perdu de vue en Belgique, il se serait réfugié à Maltat (Haute-Saône).
Qu’y a-t-il fait ? Elle l’ignore. Ce qu’elle sait, c’est que son aïeul a terminé sa vie le 9 février 1922 à Brimont. Lui avait pu se rapprocher un peu plus près de ses racines.
A.M.