Nous reproduisons ici les articles tels qu’ils sont parus dans le journal "l’Union"daté du 22 octobre 2007
Les profs des lycées sont invités à lire ou faire lire aujourd’hui devant leurs élèves la lettre de Guy Môquet, ce jeune résistant communiste fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941. Des enseignants et un écrivain s’insurgent.
Au lycée Croix-Cordier (Tinqueux) : « Quand on habite un pays, on est solidaire, non ? » Christian-Philippe PARIS
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A 14 h 30, les 350 élèves du LP Croix-Cordier seront rassemblés dans le gymnase. La cérémonie a été mûrement réfléchie. « Je me suis demandé comment faire pour que cette lecture prenne tout son sens », explique le proviseur, Jean-Charles Pipino. La solution s‘est imposée naturellement. Depuis longtemps, l’établissement mène un travail de mémoire sur la Grande Guerre. Chaque année, Marc Christophe, un prof d’électrotechnique, fait restaurer à ses élèves les tombes des poilus oubliés dans les cimetières rémois.
De 14-18 à la Seconde Guerre, il n’y avait qu’un pas, que la recommandation présidentielle n’a fait qu’accélérer. Marc Christophe a recherché les plaques de déportés ou de fusillés disséminées dans la ville. Il en a trouvé 147 ! Qu’il charge ses élèves de repérer à leur tour. A chacun sa plaque. C’est l’opération « Passant, lève la tête ! ».
Les Terminale se prêtent volontiers à l’exercice. « Parce que si on est là, c’est grâce à eux », résume Anace, 21 ans, qui lira aujourd’hui l’un des textes proposés par le ministère. Parmi eux, la lettre de Guy Môquet dont la lecture a fait évidemment débat parmi les profs.
Andrée Paté avec sa robe de déportée : « J’étais fort amochée, mais je n’ai jamais rien avoué… » Christian-Philippe PARIS
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Torturée 13heures durant à la prison de Reims, transférée à Laon et Compiègne, finalement déportée à Ravensbrück en avril 44, Andrée, malgré ses 93 ans, se souvient de tout. Du nom du gestapiste Weissensee, des pleurs de sa fille, des gifles et des coups de « schlag », du wagon à bestiaux et des chiens mordeurs, du froid et des robes rayées, de la libération et du retour à Reims, en juin 45.
« J’étais fort amochée, mais je n’ai jamais rien avoué », raconte Andrée qui se souvient d’avoir entendu le nom de Môquet dès 1941. « La presse clandestine parlait beaucoup des fusillés de Châteaubriant. Pour nous, les 27 sont toujours restés des symboles de liberté », confie l’ancienne résistante qui, même si elle ne porte pas Nicolas Sarkozy dans son cœur, « trouve bien » de leur rendre hommage : « Ça aurait dû être fait depuis longtemps ».
Trente fois par an, elle raconte son histoire dans les collèges marnais. « Et jamais aucun chahut. Comme quoi j’ai raison d’avoir confiance dans la jeunesse. »
Dossier Gilles Grandpierre
Le 22 octobre 1941, quelques instants avant d’être fusillé, Guy Môquet adresse sa dernière lettre à sa famille. En voici l’intégralité :
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mon tout petit frère adoré,
mon petit papa aimé
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable, je ne peux le faire, hélas !
J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour. A toi, petit papa, si je t’ai fait, ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine. Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi, maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime »
Guy
Dernières pensées : Vous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir ! »
La lecture de la lettre de Guy Môquet est une consigne ministérielle. Elle s’adresse prioritairement aux lycées, même si de rares collèges emboîteront le pas.
L’organisation de la commémoration est laissée à la discrétion des chefs d’établissement. Les enseignants ne sont pas dans l’obligation de la lire personnellement. Elle pourra l’être par des comédiens (comme Jacques Bonnaffé aujourd’hui à Châlons), d’anciens déportés et résistants, etc.
Outre la lettre de Môquet, le ministère propose un choix d’une dizaine d’autres textes dont des poèmes de René Char et Louis Aragon, d’anciens courriers de résistants exécutés, un texte du groupe de résistance allemand « La rose blanche »…
Selon le Snes, principal syndicat du secondaire, beaucoup de professeurs d’histoire-géographie refuseraient de lire la lettre de Guy Môquet aujourd’hui à leurs élèves. Dans un communiqué, le Conseil national du Snes a appelé les équipes éducatives à être vigilantes « face à toute tentative d’instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire collective au prétexte de l’école républicaine ».
Christophe Girardin : « Jouer sur le pathos en opposant mémoire et histoire, cela me semble abusif ».
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Cela me semble abusif », explique-t-il. Aujourd’hui, devant ses élèves de Seconde, le syndicaliste s’en tiendra donc strictement au programme et au thème de la citoyenneté à Athènes.
« Mais les profs n’ont pas attendu la recommandation présidentielle. Moi-même, j’utilise la lettre de Guy Môquet en fin de Première et en Terminale quand j’aborde la question de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. »
Christophe Girardin reconnaît néanmoins s’être « posé la question » de lire ou pas la missive du jeune résistant. « Ma première intention était de l’utiliser dans le cadre de l’éducation civique sur le thème : comment on construit la mémoire de l’histoire. Mais cela m’a paru une autre forme d’instrumentalisation. » Le syndicaliste, qui se dit « issu d’une famille de résistants gaullistes », voit enfin dans l’initiative de Nicolas Sarkozy la volonté de « récupérer la Résistance à l’heure même où sont remis en cause les grands acquis inspirés par le Conseil national de la Résistance, dont la Sécurité sociale ». « Le refus de lire la lettre ne doit donc pas être considéré comme une injure faite aux mouvements résistants, bien au contraire. Mais on peut les honorer d’une autre manière. »
Le journaliste et écrivain Pierre-Louis Basse a publié en 2000 la biographie référence de Guy Môquet (« Une enfance fusillée », Stock).
Si vous aviez à lire cette lettre, aujourd’hui, le feriez-vous ?
PIERRE-LOUIS BASSE : « Dans ces conditions, non, parce qu’il y a une volonté manifeste de détournement de l’histoire. Pour moi, Môquet, l’ADN et le Kärcher, ça ne va pas ensemble.
Que la République rende hommage à Guy Môquet, très bien. Et j’ai applaudi quand Nicolas Sarkozy a évoqué son nom pendant la campagne.
Mais saigner l’histoire à blanc, transformer ce garçon en image publicitaire, c’est trahir l’image de ces 27 types qui sont morts pour un monde meilleur et une France solidaire. »
Ne peut-on pas faire crédit au président de la République d’une forme de sincérité ?
P-L.B. : « Môquet et ses camarades sont absolument irrécupérables. Ils sont porteurs de valeurs hautement civilisatrices qui impliquent réflexion, respect, dignité. En tout état de cause, ce n’est pas aux politiques d’imposer à des élèves une lettre qui commence par ces mots terribles : « Je vais mourir ! ».
Ou alors, on la replace dans son contexte et les profs n’ont pas attendu Sarkozy pour le faire. On ne peut pas passer sous silence, par exemple, que Môquet et ses camarades ont été donnés par des Français et que la liste des fusillés a été établie par les autorités allemandes et françaises. »
Pourquoi avoir écrit la biographie de Môquet ?
P-L.B. : « En 1941, ma mère, alors âgée de 15 ans et demi, avait ramené clandestinement de Châteaubriant à Nantes les planches sur lesquelles les 27 fusillés avaient écrit leurs dernières volontés.
Toute mon enfance a été hantée par cette histoire.
Et mon grand-père, Pierre Garçon, était dans le camp de Choisel où se trouvait Môquet avant son exécution à Châteaubriant. C’est de ce camp qu’il s’est évadé en compagnie d’un Rémois célèbre, Auguste Delaune. Les deux hommes avaient été repris un mois plus tard et mon grand-père est mort en déportation. »
Fallait-il lire la lettre de Guy Môquet ? Nous avons ouvert le débat sur notre site internet.
« Lettre du jeune G’Moké, de Bamako, clandestin en France : « Chers parents, ici c’est trop dur… Le froid, la faim et la peur sont mon quotidien dans cette France que je croyais être terre d’asile et d’accueil. Si je veux que mon frère vienne, on doit prélever ma salive comme pour un animal. C’est ça le pays des Lumières, de la tolérance ? Je vais mourir, mes chers parents… S’il vous plaît, lisez ma lettre à tous ceux qui veulent partir… Votre fils G’Moké. » Jean-Pierre Monlatin
Vendredi, dans la salle de conférence, une élève de terminale a lu la lettre de Guy Môquet…
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Cette demande émane du président de la République, Nicolas Sarkozy, dans une volonté d’honorer la mémoire de Guy Môquet, mais aussi de révéler aux jeunes l’importance d’aimer sa patrie.
Au lycée Bayen de Châlons-en-Champagne, Elisabeth Laurin, proviseur, a choisi de faire cette lecture en deux temps. « Nous souhaitions avoir la présence de Jacques Songy, président de l’Amicale des déportés, internés et familles de disparus, pour resituer cette lettre dans son contexte. C’est pourquoi, nous avons fait la lecture un peu en avance sur la demande présidentielle. »
Dans un deuxième temps aujourd’hui, l’acteur Jacques Bonnaffé, attaché à La Comète, proposera des lectures croisées à des élèves de première et terminale littéraire.
Pourtant, tous les professeurs des établissements châlonnais ne participeront pas à cette lecture. Pour grand nombre d’entre eux, elle vient « comme un cheveu sur la soupe ». À l’instar des professeurs d’histoire du lycée Bayen qui pensent tout de même que cette initiative est positive.
« Nous n’abordons la Seconde guerre mondiale qu’en mai ou juin. Ce serait donc la bonne période pour en parler. Sinon, il est toujours possible de l’intégrer dans le cours d’instruction civique. »
…Devant Jacques Songy et deux classes de ses camarades littéraires.
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Selon lui, la demande du président pour cette date du 22 octobre est « plus du sentimentalisme que de l’éducatif ». « Il ne s’agit pas d’aller contre l’hommage à Guy Môquet, mais cette façon d’isoler la lettre de Guy Môquet met en avant l’engagement internationaliste et l’amour de la patrie, sans vraiment expliquer ce qui se passait à ce moment-là. » Le responsable syndical pense également que, dégagé de tout, les élèves risquent de trouver ce courrier bien niais, par les termes employés par son auteur. « La lettre doit être lue dans une progression de travail, ou à l’occasion du concours de la Résistance. Les enseignants ne peuvent pas faire n’importe quoi, n’importe quand. »
Didier Garrez, président de la FCPE (fédération des parents d’élèves) de Châlons, partage cet avis. « Cette lecture est loin d’être inutile. Nous ne sommes pas contre, dans l’esprit, parce qu’il faut faire prendre conscience de notions importantes à nos enfants. Mais une simple lecture ne sert pas à grand-chose. »
Consolation pour le président de la République : si la lettre n’est pas lue aujourd’hui, elle le sera de toute façon dans le courant de l’année…
Audrey Joly
Tout au long de sa détention à Châteaubriant, Guy Môquet a écrit un certain nombre de lettres à sa famille. La plus célèbre est celle qu’il a écrite la veille de sa mort.
« Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose.
Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable, je ne peux le faire hélas ! J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui je l’escompte sera fier de les porter un jour.
À toi, petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme. Dix-sept ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michel. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.
Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur d’enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime.
Guy
Dernières pensées : Vous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir ! »